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DOSSIER

10/06/2008 | 09:50 par Jean-Claude RONGERAS

Photos de théâtre: nouvelle ère

- Illusions comiques - © Marc Enguerand - Agence ENGUERAND/BERNAND  -

Illusions comiques

© © Marc Enguerand - Agence ENGUERAND/BERNAND

Face à la baisse de la demande des photos du spectacle vivant la profession traverse une passe difficile

Vendre des photos des Arts vivants -théâtre, danse, cirque- est un métier difficile. Le marché s'est réduit et le numérique a changé la donne. Trois ou quatre agences et quelques photographes indépendantes se livrent une concurrence accrue. 

Pour sa part, l'Agence Enguérand, la plus ancienne, voit le salut dans la diversification.

Dans ces professionnels, tout commence par le filage d'un nouveau spectacle où chacun de se retouve son appareil de travail en bandoulière.

Pascal Zelcer, attaché de presse, envoie ainsi un courriel 15 jours avant la journée retenue pour le filage photo dans les conditions du spectacle un ou deux jours avant la première.

Les principales agences seront présentes: Marc Enguérand, Cit'Images, MaxPPP, et les indépendants. Parmi ceux-ci, M.Zelcer cite Jacky Ley, Agathe Poupeney, Cosimo et Bellamy.

Le marché est concentré en amont et également en aval. Quasiment seuls les journaux nationaux et les magazines achètent des photos de spectacles. A quoi il faut rajouter certaines compagnies de théâtre et des institutionnels.

 
Enguérand: les pionniers étonnent encore

Marc Enguérand est né dans les années cinquante à Pointe-Noire (Congo Brazzaville) où son père était aviateur. Il apprend le métier de photographe dans un studio à Pointe-Noire, réalisant  essentiellement  des photos industrielles et publicitaires. 

C'est à Paris, où il se pose, que le déclic a lieu en 1972, lors d'une représentation d'uno pièce d'Arrabal, au palais de Chaillot, à laquelle il assistait. "Tout ce que je voyais était très intéressant", dit-il. Marqué par l'importance du photographe dans le film Blow up, d'Antonioni, Marc Enguérand trouve ce soir là sa véritable vocation.

Avec Brigitte, sa femme de l'époque, il découvre, éblouit, le festival d'Avignon, et shoote à profusion. En 1973, il crée le Centre de Diffusion et de Documentation du spectacle (CDDC) et commence à diffuser. Principaux acheteurs: le Nouvel Obs, Le Point, Combat, L' Express, l'Humanité.

Dix bonnées années -1975 à 1985- débutent. "Pendant une dizaine d'années on faisait chaque jour une photo dans le Monde". Les bons souvenirs ne manquent pas, comme la première photo de Daniel Mesguisch. Chaque jour Marc Enguérand voit ou est en contact avec les journalistes du seul quotidien de l'après-midi, Colette Godard, Michel Cournot, Danièle Heymann. Chacun avance une idée, fait part d'une découverte dans le monde des Arts vivants, cherche une nouveauté intéressante. Gageure et partie de plaisir à la fois. Afin de faire un cliché un peu scoop.

Et chaque année, les trois semaines en Avignon sont l'occasion de vivre la grande complicité qui unit ces acteurs du journalisme. "C'était délirant", explique Marc Enguerand, dans un grand rire. "Ce n'est pas du tout la même chose aujourd'hui. Mais qui sait, cela peut revenir".

En 1991, c'est la création de l'Agence Enguérand-Iliade, qui va compter jusqu'à 16 photographes-auteurs, qui signent leur clichés.Louise (c) Marc Enguerand-Agence ENGUERAND/BERNAND

C'est également l'époque de la pleine effervescence: des voyages au quatre coins du monde pour saisir les vedettes, les metteurs en scènes de renom qui vont venir avec leurs spectacles à Paris, notamment pour le Festival d'Automne.

Avec la Glasnot, la Russie s'ouvre. Les visages des metteurs en scènes russes, Anatoli Vassiliev, Donine sont les premiers à être connus des amateurs français de théâtre.  En 1990, le mythe du Ramayanah est joué au festival susnommé. Les équipes d'Enguérand sont déja revenus de Bali, d'Inde avec leurs moisson de photos. Puis c'est le tour de Taïwan, de l'Argentine.Toujours pour des photos en avant-première. En 2001, c'est Varsovie qui a la visite des photographes français.

Un événement va pourtant avoir un impact profond sur ce métier de photographe d'Art vivant: l'annulation du festival d'Avignon en 2003. Depuis ce tremblement de terre, la crise de la presse s'accentue, les pages culture des journaux sont les premières touchées par les mesures de restriction. Les commandes  diminuent. Les budget photos des théâtre régressent également . "On en arrive à avoir des discussions de marchands de tapis. Ca manque de classe", affirme Marc Enguérand. L'agence ne compte plus aujourd'hui que quatre photographes.

La totalité de la chaîne du métier a d'ailleurs été transformée avec l'apparition du numérique. Les documentalistes, les repîqueurs ont disparu. "Désormais la concurrence se fait sur la qualité du tirage", indique Marc Enguerand

Un virage a été pris. L'Agence travaille plus pour l'édition, les  livres scolaires. (Auparavant le pourcentage entre journalisme et édition était 50/50, maintenant il se situe à 40/60). Récemment l'agence a fourni les photographies pour "Patrice Chéreau, un Trajet" de Colette Godard.

D'autres axes sont explorés, grâce à la richesse des 70 ans archives, issus en partie du fonds Bernand existant depuis 1939, racheté en 199. Le fonds comporte par exemple les photos de la Callas, Louis Jouvet, Jacques Brel, de nombreuses photos documentaires sur le Spectacle vivant. A l'heure actuelle, la base de données de l'agence contient 4 millions d'images.  

Autre cheval de bataille de Marc Enguerand, le patrimoine. Conscient des trésors historiques contenus sa base de données, il réfléchit à la meilleure façon d'exploiter les souvenirs des gloires passées qu'il ne veut pas voir tomber dans l'oubli. Il travaille avec Trégor-vidéo afin de monter des sujets sur ce thème. 

Dernière nouveauté, Enguérand-Iliad s'est délocalisé depuis quelques mois à Pleumeur-Bodou (Finistère) sur le site du radome-centre de Télécommunications spatiale devenu une friche industrielle. Il prend ainsi un peu de recul et peaufine ses nouveaux projets, venant travailler trois ou quatre fois par mois sur Paris, tout en pouvant travailler à la numérisation des archives sur place.

Parmi les idées qui ont éclos, la vente à Drouot de photos archivées est une réussite. En 2006, 200 photos ont ainsi été vendues par le commissaire-priseur Christophe Joron-Derem. Résultat: 70.000 euros. Devant de nouvelles demandes de sa part, une seconde vente vient d'être organisée le 18 novembre: 225 photos, tirage en trois exemplaires, sur papier baryté et papier coton. Par exemple Bob Wilson, les coulisses du Casino de Paris, des photos de Peines de Coeur d'une chatte anglaise d'Alfredo Arias. (prix entre 300 et 1.000 euros pour chaque pièce).  

 
Cit'en scène: l'ambition impressionne la pellicule

Photographe à Keystone, Pierre Rousseau, qui a connu les heures  des compressions de personnel, a fondé en 1998, Cit'images, une agence d'illustrations de photos pour les collectivités locales. Lorsqu'en 2006, trois photographes d'Enguerand se retrouvent libres, il les engagent pour former un nouveau rameau, Cit'images, à sa société. Les nouveaux domaines couverts sont: théâtre, opéra, art lyrique et jazz.

Comme leurs confrères, les journalistes de Cit'images se rendent aux filages ou aux générales de presse -organisées pour la profession-. Mais ils choisissent également de s'intéresser aux petites pièces "dont on risque de parler, en raison notament de la notoriété du metteur en scène". Un choix qui s'est avéré payant pour "Le Fil à la patte" mis en scène par Alain Sachs au Théâtre de Paris. Les images mises en boîte ont en effet été vendues sept à huit fois. 

"Parfois on vend ces pièces, parfois elles nous restent sur les bras, explique Pierre Rousseau. Afin d'établir une sélection, Cit'images fonctionne avec une conférence de presse plus ou moins bi-hebdomadaire, parfois au pied levé. L'équipe accepte bien sûr des commandes de journaux, fait des pièces qui passent quelques jours à Paris avant de continuer une tournée". Pour M.Rousseau, leur marque de fabrique est "on va plus loin que les autres".


Outre l'équipe parisienne, -cinq personnes et demie en comptant les deux agences-, Cit'images dispose de plusieurs correspondants spécialisés en province: dont deux à Marseille et 2 à Nice, qui couvrent également la danse. 

Le métier a de réelles spécificités "les salles sont souvent mal éclairées. Il y a toutes sortes de lumière, les éclairagistes se font plaisir. Le photographe doit très bien connaître, la couleur, la lumière. D'autres fois, au contraire, il n'y a pas de lumière. Et puis, les constrastes sont très fort, il peut y avoir 8.000 joules au jardin et 100 au balcon". Ce n'est pas un job pour photographe débutant.

 

les bureaux de Cit'images

 

Le béotien que je suis demande si les mêmes photos ne se retrouvent partout? "Pour les grands spectacles, trois à cinq photos tournent dans les canards", reconnaît Pierre Rousseau. 

Le directeur de Cit'images aime le théâtre "Je vais au théâtre de temps en temps. Je trouve désolant qu'on n'en parle pas assez dans les journeaux et autres médias. Le Roi Lear au Théâtre des Amandiers de Nanterre c'était un grand moment".  Pour lui, le photographe qui prend de 300 à 500 photos durant un spectacle est un critique comme un autre. "Il sait quand il sort si la pièce est bonne ou pas".

Comme un leitmotiv, il revient souvent sur la qualité. "On est à 95% de la qualité maximun requise. On peut dire qu'on est bon". Il dit aimer la concurrence, les pièces où un gars de son agence se retrouve avec une vingtaine d'autres.

Un problème inhérent au métier ce sont les exclusivités. "Certaines stars comme Alain Delon, Isabelle Adjani ne veulent travailler qu'avec telle agence ou ne faire que des portraits"? "Tout comme Bernard Murat, un metteur en scène très en vue, qui ne veut qu' intel". Résultat de ces exigences, " Il y a dix pièces par an où on ne met jamais les pieds, et deux ou troix exclusivités que l'on accepte".

Au fait combien cela coûte? "Le moins cher c'est Libé, qui paie 56 euros pour une photo d'un quart de page. Des gratuits comme Direct soir offrent 50% de plus. Selon le tirage de la publication et la taille de la photo, cela peut monter jusqu'à 500 euros, c'est le cas des hebdomadaires de télévision".

Une partie du mode de ventes des photos est régit par un code non écrit, celui des liens d'habitude et d'amitié. "Il y a des clubs, la bande à Libé, des gens se connaissent depuis plus de 20 ans", raconte Pierre Rousseau, précisant "on a certaines accointances avec certains journaux ou magazines. Avec Match au contraire on ne fait rien sans que l'on sache pourquoi".

Les ventes se font désormais par la banque de données du site internet de Cit'images ou sur Pix.Palace, où se retrouvzent de nombreuses agences. Les journaux peuvent télécharger le nombre de photos qu'ils désirent. Elles ne sont payées qu'à la parution. Les dérives existent: "Il y a un journal qui téléchargent mais n'utilise jamais les photos. Un autre titre vient voir si on a bien travaillé".

En dehors de la presse, les acheteurs des photos de spectacles vivants ne sont pas très nombreux: "il y a des mairies qui ont une grosse activité théâtrale, des conseils généraux qui font des plaquettes et  certaines compagnies de danse ou de théâtre qui achètent pour leurs dossiers, leurs affiches".


Encore jeune sur la scène, Cit'enscène se félicite d'avoir déja eu des parutions dans le Financial Times, le New York Times, surtout pour des festivals même si cela ne représente qu'une petite partie du marché. Actuellement, leurs archives contiennent 40.000 photos sélectionnées (pour un spectacle un photographe garde en principe 20 à 30 photos de celles qu'il a prises). 

Au final, Pierre Rousseau affirme: "dans ce métier, on n'est pas maître de toutes les ficelles". Certains journaux se mettent à faire eux-mêmes des photos, comme le Parisien. "Ils pensent que cela est plus intéressant", dit-il dubitatif.

Autre problème, qui fait sortir le directeur de l'agence de ses gonds: "les institutionnels qui distribuent gratuitement leurs photos aux journaux". Sont visés les Opéras et plus spécialement l'Opéra de Paris "qui possède un service photo". La Comédie française, elle, ne distribue pas de photos."La concurrence est féroce. Qu'on nous laisse bosser". 

 
L'AFP, la portion congrue

Un autre agence d'importance, Maxppp, créée en 1991, produit des images -dont des photos du théâtre vivant- et diffuse les photos d'agences internationales majeures. Elle s'affiche précurseur en France dans l'utilisation du numérique pour la photo.

Du côté des agences les plus connues du grand public, le spectacle vivant n'est pas la première denrée exploitée. L'Agence France Presse n'a d'ailleurs pas de topic théâtre. Cependant le fil Image Forum, le service de photos internationales de l'agence, couvre certains évènements comme des filages de presse.Exemple: Robin Renucci aux Bouffes du Nord, Jacques Weber interprétant Valéry Giscard d'Estaing ou  Jean Piat lisant des extraits du journal de Sacha Guitry.

Au service des archives, une responsable explique que beaucoup de choses existent depuis les années vingt ou trente. Les spectacles importants sont couverts. Tel, plus récemment, le filage de Michel Serrault dans La Cage aux folles.

Un usage courant, pour les amateurs, est de découvrir, à l'AFP, une partie des archives d'agences partenaires comme Roger-Viollet. Ils peuvent ensuite poursuivre leurs investigations dans les collections des agences.

Les photographes de l'AFP peuvent également travailler pour une demande spéciale. Originalité, le service photo est tout-à-fait disposé à découvrir un nouveau "génie" du théâtre, un jeune auteur talentueux repéré par quelque fou du théâtre. Je n'ai pas hésiter à leur conseiller Fabrice Melquiot et Serge Valleti, dont ils n'avaient pas de clichés.

 

(Précision: problème récurrent dans le profession de photographe, certains employeurs payent les photographes non comme un salarié avec les droits afférents mais selon  la formule des droit d'auteurs, ce qui notablement moins intéressant)   

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