Sophie Gérard et Olivier Dubois dans "Faune(s)", une chorégraphie de Nijinski, le 5 juillet 2008 en Avignon.
AFP/MICHEL GANGNEL'Interprète dévisagé évoque le parcours, la fragilité des corps et les fins de mois irrégulières d'une vingtaine de danseurs, à travers un montage vidéo de leurs confidences et un jeu de piste visualisant leurs carrières.
La France compte plus de 5.000 danseurs professionnels - en augmentation depuis 20 ans - en butte à une précarité accrue.
Les visiteurs peuvent découvrir un questionnaire-type et deux grandes cartes constellées de pastilles de couleur, montrant leurs représentations en France et dans le monde, notamment. Quant au jeu de piste, il "permet de visualiser ce qu'une 'carrière' d'interprète signifie de manière très concrète", explique le danseur et chorégraphe Olivier Dubois, à l'origine de l'exposition et qui souhaitait "s'éloigner de la scène pour faire entendre la vie, les joies, les peines".
Classiques ou contemporains, ces professionnels décrivent un métier fait de tournées au Brésil, en Corée ou dans la Creuse, d'entraînement incessant et précarité. L'irrégularité des revenus frappe le visiteur, avec un cachet moyen de 150 à 200 euros brut, mais des représentations extrêmement aléatoires, 90% des interprètes étant intermittents du spectacles. Les salaires mensuels varient au minimum du simple au double, souvent beaucoup plus.
Ainsi, nombre d'entre eux recourent aux petits boulots, "prof de danse" pour beaucoup, mais aussi "intérimaire chez Etam et à l'usine, serveuse dans une boulangerie", "CDD de trois mois à l'URSSAF", "baby-sitter", "comédienne" ou "strip-teaseuse".
"On ressent chez nous une paupérisation du danseur", confirme la directrice générale du Centre national de la danse à Lyon, Monique Barbaroux, qui l'explique par l'explosion du nombre de danseurs professionnels et le faible poids de la danse sur les scènes françaises, "qui gardent une culture très théâtrale".
Cette précarité se double d'une incertitude sur l'avenir, quand le vieillissement du corps oblige à penser "l'après-danse". L'immense majorité des interprètes veut continuer le plus longtemps possible, mais certains ont déjà engagé une reconversion, comme chorégraphe ou dans les "métiers du bien-être".
Olivier Dubois, qui a déjà présenté son travail au Centre national de la danse de Pantin, en Seine-Saint-Denis, fin 2009 dans sa version intégrale, avec 80 danseurs interrogés, envisage une adaptation au Canada, "pas avant octobre-novembre 2010", et travaille avec Arte à un projet de DVD.
"Dégradation des situations individuelles des danseurs"
La multiplication des compagnies, grâce notamment aux subventions publiques, "s'est progressivement accompagnée d'une dégradation des situations individuelles des danseurs", résume Agnès Wasserman, directrice du département Ressources professionnelles au Centre national de la danse.
La Caisse des congés spectacles recensait 5.442 danseurs "ayant eu au moins un contrat" en 2005, mais moins de 10% de ces interprètes, tous de formation classique et précoce, bénéficient d'un emploi permanent à l'Opéra de Paris, dans les ballets ou les centres chorégraphiques nationaux.
Le nombre d'intermittents du spectacle a en revanche triplé entre 1987 et 2000, tandis que l'emploi correspondant a seulement doublé, entraînant une raréfaction des contrats, selon la dernière étude du ministère de la Culture sur les danseurs, publiée en 2006.
L'étude évalue à 7.741 euros la rémunération annuelle moyenne des danseurs. Les intermittents complètent avec les allocations-chômage et d'autres activités, qui représentent 40% de leur revenu total, tandis que les permanents sont mieux rémunérés, 70% gagnant au moins 15.250 euros par an.
Cette précarité financière contraste avec l'extrême régularité de l'entraînement physique et par les fréquents stages suivis par les danseurs dans d'autres genres chorégraphiques, et dans d'autres disciplines comme la musique, le théâtre, le mime et le cirque.


