La vie dans un hutong de Pékin

La vie dans un hutong de Pékin

AFP - Frederic J. BROWN
Des voix s'élèvent en Chine pour préserver le patrimoine ancien, menacé par le développement économique

Exemple: un ex-professeur d'université, He Shuzhong, qui travaille à l'Administration d'Etat pour l'héritage culturel, lutte ainsi pour que les autorités refusent la destruction des hutongs (ruelles des vieux quartiers de Pékin), des temples et autres édifices anciens.

Le signe d'une évolution des mentalités dans l'ancien Empire du milieu ? 


Toujours est-il que M. He reçoit des dizaines de coups de fil, mails et lettres pour le soutenir dans son action. Notamment la protection des hutongs, ces petites allées du vieux Pékin parsemée de "siheyuans" (voir encadré). 

En quelques années, des milliers de quartiers anciens, dont certains sont vieux de 7 siècles, ont été détruits et perdus à jamais dans l'ex-Empire du milieu, dans le tumulte de l'énorme croissance économique qui touche "l'usine du monde". Mais ce qui réconforte He Shuzhong, c'est le nombre croissant de ceux qui le rejoignent dans son combat.

                                              Vue sur un quartier de hutongs à Pékin (AFP-Fred Dufour)

"Les destructions ont lieu tous les jours", explique celui qui a fondé le Centre de protection de l'héritage culturel de Pékin. "Plus je reçois de coups de téléphone, plus je suis content, car cela montre que de plus en plus de gens s'intéressent à cette question", poursuit-il.


Après les ravages de la Révolution culturelle, les bâtiments historiques ont eu ensuite à faire face au rouleau compresseur de la modernisation économique. M. He relève que les lois censées les protéger sont souvent ignorées par des responsables locaux alliés aux promoteurs immobiliers. "Si vous regardez les lois et les textes du Parti communiste, vous pouvez penser que la Chine est le pays le plus engagé au monde dans la protection de sa culture. Mais leur application et leur respect sont déficients en raison d'intérêts puissants et de la corruption gouvernementale", constate-t-il.

He Shuzhong a commencé son action à Shanghai au début des années 80. A cette époque, "même dans des villes comme Pékin ou Shanghai, la plupart des gens ne respectaient guère la tradition et la culture", affirme-t-il. "Peut-être le fait d'avoir été pauvres tellement longtemps et d'être très en retard nous privaient du temps et de l'énergie pour penser à ce problème", ajoute-t-il.

En 2003, M. He a créé le Centre de protection de l'héritage culturel de Pékin, qui est devenu progressivement une réference. "Je ne veux pas qu'on revienne en arrière, qu'on se mette à reporter les longues robes de la tradition, par exemple, mais chacun devrait avoir un minimum de respect. Je veux que les Chinois puissent comprendre, respecter et protéger leur héritage culturel", explique-t-il.

                                    Balade à cyclopousse dans un hutong tandis qu'un homme balaie son toit
                                                                (AFP - Frederic J. BROWN )


Grâce au soutien de milliers de volontaires dans tout le pays, l'institution qu'il a créée a livré de nombreuses batailles face aux promoteurs immobiliers, même si les résultats sont mitigés. Au début de l'année, elle a réussi à empêcher la destruction de l'ancienne demeure des architectes Liang Sicheng et Lin Huiyin, un couple célèbre pour leurs travaux au siècle dernier. Mais à Kashgar, au Xinjiang, aux portes de l'Asie centrale, son Centre n'a pas eu la même réussite. Et cet ancien carrefour de la Route de la soie aété largement détruit.

Désormais, He Shuzhong et ses amis font de Pékin, siège du centre, la priorité de leur action.

Le célèbre quartier des tours du Tambour et de la Cloche (utilisées pour donner l'heure du XIIIe siècle sous la dynastie des Yuan jusqu'en 1920) est dans la ligne de mire des autorités. Celles-ci ont lancé un projet de cinq milliards de yuans (732 millions de dollars) pour rénover le quartier et en faire une "cité culturelle". Comme dans le quartier de Qianmen, au sud de la Cité interdite, l'idée est de reconstruire à l'ancienne, mais les critiques relèvent que ces projets aboutissent à des "quartiers musées", remplis de boutiques mais sans âme. "Ce quartier est unique à Pékin et même dans le pays et il devrait être préservé comme tel dans sa totalité", explique He.

Quoiqu'il arrive, que les quartiers des tours subsiste en l'Etat ou non, ce dernier reste optimiste. "Les destructions d'immeubles sont encore importantes, mais il y a dix ans c'était pire", dit-il. "A cette époque, quand je faisais une réunion dans une salle pouvant accueillir entre 200 à 300 personnes, il était courant d'avoir un public de deux, trois personnes. Maintenant, je fais salle comble", constate-t-il.

Les hutongs
Les hutongs sont d'étroites allées (pas plus de 9 m de large), surtout du vieux Pékin, parsemées de "siheyuans" (habitations traditionnelles chinoises entourant une cour carrée).
 
A l'intérieur d'un hutong (AFP)


Le terme "hutong" dériverait d'un mot mongol signifiant "puits" car on construisait les maisons près d'une source ou d'un puits. 

Dans la capitale chinoise, "les hutongs sont constitués par des lignes de siheyuans", explique l'encyclopédie en ligne
Wikipédia. La plupart des quartiers "ont été formés en joignant un siheyuan à un autre, qui lui-même rejoignait un autre siheyuan, et ainsi de suite jusqu'à créer la ville entière", poursuit Wikipédia. Des quartiers, notent certains, qui sont parfois insalubres et surpeuplés.

La destruction des hutongs

                             Une femme portant ses effets personnels après la destruction d'un hutong à Pékin
                                                               (AFP - Frederic J. BROWN)


Assise sous l'arbre centenaire de sa petite cour, au coeur de Pékin, Mme Li ne cache pas son exapération et sa tristesse à l'idée de voir la maison de sa famille depuis huit générations prochainement détruite, sur ordre des autorités. La sexagénaire habite l'un des plus vieux hutongs de Pékin, à une encâblure seulement de Nanluoguxiang, une allée un peu plus large de ce quartier typique. Allée qui a été retapée pour devenir aujourd'hui l'une des rues les plus à la mode de la capitale chinoise, semi-piétonne, bordée de cafés de charme, de petits restaurants, de boutiques de gadgets et d'artisanat chic.

"Je n'ai bien évidemment pas envie de voir ma maison détruite ni de déménager. Le grand-père de mon grand-père vivait ici. J'y ai grandi, mes enfants aussi. Pour nous mettre dehors, mieux vaut qu'ils aient une bonne raison", raconte Mme Li, une Mandchoue. 

L'annonce de la catastrophe à venir est tombée fin juillet 2009, par voie d'affichage dans le hutong : une notice du district de Dongcheng annonçait la prochaine démolition d'une rangée de maisons du voisinage et l'éviction de leurs occupants.

Renseignements pris par Mme Li auprès de responsables officiels, il s'agit d'élargir la ruelle pour pouvoir accéder à un parking... Li, dont les ancêtres faisaient partie d'une élite militaire mandchoue de la dynastie Qing (1644-1911), a été d'autant plus choquée qu'en 1999 les environs de Nanluoguxiang avaient été déclarés "zone de protection culturelle".

Le district de Dongcheng, qui remonte à la dynastie des Yuan (1271-1368), comporte certaines des vieilles maisons les mieux préservées de Pékin. Li et ses voisins estiment être victimes des intérêts immobiliers autour de Nanluoguxiang, allée devenue trop à la mode pour laisser les investisseurs indifférents. 

"La plupart des gens subodorent qu'il y a de la corruption, mais quand on vous dit en Chine de partir, il n'y a pas grand chose à faire", dit Mme Zhang, qui est également en train de perdre sa maisonnette de 60 mètres carrés. Comme Li, Zhang refuse de donner son nom complet, craignant des représailles. Leur situation est relativement commune dans la capitale où les bulldozers mettent souvent à la rue les habitants des vieux quartiers, pour céder la place à des immeubles de bureaux et d'habitations, des parkings et des rues.

La colère des expulsés ces dernières années a poussé les autorités à émettre des séries de règlementations sur les évictions forcées, notamment sur le montant des compensations accordées.

Dans la zone de Nanluoguxiang, ceux qui perdront leur maison espèrent toucher entre 100.000 et 300.000 yuans (10.000 et 30.000 euros) le mètre carré. Pourtant, le Quotidien du Peuple, organe du parti communiste, a affirmé qu'une telle somme ne serait pas versée.


Forces paramilitaires surveillant la destruction de maisons dans un hutong de Pékin (12-8-2010)
(AFP - GOH Chai Hin)


"Personne n'est venu nous dire ce que l'on toucherait mais il paraît que le dédommagement le plus bas devrait être de 30.000 yuans le mètre carré", dit Li. "Mais chaque propriétaire doit négocier individuellement. Le processus est très compliqué. Il y a beaucoup de paperasserie et de facteurs que l'on ne connaît pas", ajoute-t-elle. In fine, les indemnités sont la plupart du temps insuffisantes pour pouvoir se reloger au coeur de la capitale de la troisième économie de la planète.

Au Bureau de la démolition et de l'éviction du quartier, aucun responsable n'a souhaité discuter du projet, baptisé "projet de réforme des infrastructures". 

(source: AFP, 9-9-2010)


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