Tigran Hamasyan

Tigran Hamasyan

© Vahan Stepanyan
Le pianiste de jazz a présenté son envoûtant album "A Fable" lors d'une tournée en France. Rencontre...

Tigran Hamasyan, 23 ans et 20 ans de piano derrière lui, compte déjà quatre albums à son actif. Le dernier en date, "A Fable", est profondément ancré dans ses racines arméniennes.

Le jeune musicien a défendu ce disque -sorti fin janvier chez Verve/Universal- en mars et avril lors d'une tournée française passée par le Théâtre du Châtelet le 25 mars.



Quand vous rencontrez Tigran Hamasyan, vous avez du mal à croire qu'il n'a que 23 ans. Vous vous retrouvez face à un jeune homme posé et réfléchi, plutôt souriant mais réservé. Le pianiste natif de Gyumri (ex-Leninakan) dégage une maturité et une sagesse mystérieuses, presque anachroniques pour son âge.

Cette maturité précoce lui vient-elle d'une enfance vécue au milieu © Vahan Stepanyandes ruines d'une ville détruite par le séisme de décembre 1988 ? D'une scolarité passée dans des installations métalliques de fortune où il faisait parfois si froid, l'hiver, que les cours étaient tout simplement annulés ? A moins qu'elle se soit forgée à la suite du déracinement de l'enfant de Gyumri de son pays natal à 16 ans pour les Etats-Unis (Los Angeles, puis finalement New York). Cette maturité se nourrit d'une immense culture musicale acquise à partir de sa plus tendre enfance, d'abord en autodidacte au sein d'une famille férue de musique -un père fou de rock, un oncle fan de jazz, puis auprès de professeurs qui l'ont sensibilisé à différents styles.

S'il a l'air d'un jeune homme bien sage à la ville, Tigran Hamasyan se métamorphose à la scène. Quand il joue, il est ailleurs. Au piano, habité corps et âme par la musique, il vibre, se lève, se rassoit, sursaute, se penche au dessus du clavier. Parfois, son visage s'en approche au point de le frôler. Un visage dont tous les muscles se tendent alors qu'il chantonne, comme une urgence, les notes virevoltantes de ses improvisations haletantes. "Au piano, vous devez être présent, bien connecté avec votre corps, et pas trop concentré. C'est un dosage, un équilibre entre le corps, l'esprit et les sentiments", confie le jeune artiste.

Animé par une curiosité insatiable et une force de travail imposante, Tigran Hamasyan a posé jusque-là avec discernement les jalons d'une carrière lancée à 11 ans, en 1998, lors du festival de jazz d'Erevan, la capitale de l'Arménie, où sa famille s'était installée un an plus tôt. Par la suite, il a attiré l'attention du pianiste Stéphane Kochoyan, Français d'origine arménienne, qui lui a ouvert les portes des festivals européens de jazz. En 2006, à 19 ans, Tigran Hamasyan a remporté le premier prix du Thelonious Monk Institute of Jazz, alors que le jury était -modestement- composé de Herbie Hancock et Wayne Shorter... Dans la foulée, il a passé deux années à l'Université de Californie du Sud. Depuis deux ans, Hamasyan vit à New York, un carrefour incontournable du jazz mondial.

Entre-temps, le jeune homme n'a pas chômé, côté disque. Dès 2006, il a sorti un premier CD, "World Passion" (Nocturne), avant de taper dans l'oeil des critiques l'année suivante avec "New Era" (Plus Loin Music), enregistré avec un trio et incluant une majorité de compositions personnelles. En 2009, tout l'éclectisme musical de Tigran Hamasyan, avec notamment des influences hard rock et arméniennes, s'est exprimé dans l'album de son quintette Aratta Rebirth, "Red Hail" (Plus Loin Music). En 2010, il a participé au très bel album de l'oudiste tunisien Dhafer Youssef, "Abu Nawas Rhapsody" (Jazzland Records).

Verve / Universal"A Fable", un coup de maître
Pour "A Fable", sorti fin janvier chez son nouveau label, Verve, Tigran Hamasyan est revenu aux sources -ses racines arméniennes- et à l'essentiel -le musicien seul au piano. "A Fable" constitue un hommage aux contes dont l'imaginaire arménien se nourrit depuis des siècles. Un album à la fois virtuose, onirique et mélancolique, majoritairement composé par Tigran Hamasyan. Dans cet enregistrement, le jeune pianiste chante ("Longing", composé sur un poème de Hovhannès Toumanian), siffle et chante encore (dans le refrain magique de "What the waves brought") ou chantonne ("Carnaval"). Il y revisite les contes occidentaux (un "Someday my prince will come" au goût d'illusion perdue). Il y reprend un thème poignant du tandem Gurdjieff/De Hartmann ("The Spinners") et un classique du compositeur Komitas, vénéré par les Arméniens ("Kakavik") ou un thème religieux émouvant ("Mother where are you"). "Je ne tire pas mon inspiration de la vie quotidienne arménienne", souligne-t-il, "mais de la culture arménienne. La vieille Arménie." Cet attachement viscéral jaillit à chacune des notes qu'il joue.

Malgré la maîtrise technique et l'agilité vertigineuse de son jeu et de ses improvisations, face à une notoriété croissante, Tigran Hamasyan s'interdit toute autosatisfaction. "Je ne suis pas vraiment un virtuose, si l'on tente une comparaison avec ce qu'on peut entendre dans la musique classique." Si l'on offrait à n'importe quel pianiste amateur une "non-virtuosité" à la Hamasyan, gageons qu'il signerait tout de suite.

L'éclectique insatiable
Interviewé à Paris, dans un café de la rue d'Oberkampf, en novembre, Tigran Hamasyan nous racontait son long cheminement dans la découverte des musiques qui allaient influencer sa vie et sa carrière.

Enfant du Rock
"J'ai eu mon premier professeur à 5 ans. Mais j'ai commencé à jouer du piano à 3 ans. A 4 ans, je commençais à jouer des chansons de Led Zeppelin. Au début, j'étais très attiré par le rock dit "classique", celui des années 1970. Mon père en était un grand fan. Je connais tout le répertoire: Queen, Led Zeppelin, Nazareth, Black Sabbath...

© Vahan StepanyanStakhanoviste du jazz
"A l'âge de 11 ans, j'ai eu un professeur qui m'a enseigné le jazz traditionnel, le be-bop. J'ai écrit ma première chanson de jazz au même âge. Je me suis consacré à fond à cette musique ! Mes héros étaient Thelonius Monk, Bud Powell, Charlie Parker, tout le vrai jazz traditionnel. J'ai composé tout un "book" de chansons influencées par le be-bop. Par la suite, j'ai continué de composer, mais c'était plutôt des pièces post-bop, et, bientôt, des mélodies arméniennes.

Explorateur du folklore arménien
"Vers l'âge de 13 ans, j'ai commencé à sortir du be-bop pour me plonger très progressivement dans la musique folklorique arménienne. Cela a pris une part de plus en plus énorme dans ma vie. C'est devenu ma source d'inspiration. C'était intéressant, parce que j'avais toujours ignoré cette musique, jusqu'au jour où j'ai simplement pris conscience du fait qu'elle existait. J'ai commencé à écouter certaines choses. Je n'ai pas basculé directement, exclusivement, dans cette musique. J'ai d'abord écouté des formes plus diversifiées, plus modernes de jazz. J'ai découvert Jan Garbarek (saxophoniste norvégien, ndlr), qui est un peu à part, car sa musique comporte des influences traditionnelles. Ensuite, j'ai écouté la musique de Georges Gurdjieff, qui m'a beaucoup impressionné et intéressé. Sa musique était simple, mais toutes les chansons étaient basées sur des mélodies folkloriques de certains pays comme l'Arménie, la Géorgie... Dès lors, j'ai commencé à me procurer d'autres disques, de la pure musique traditionnelle arménienne. J'ai découvert une station radio qui diffusait, 24 heures sur 24, de la musique folklorique arménienne, et j'ai commencé à enregistrer plein de choses sur des cassettes, des choses incroyables que je n'ai jamais pu retrouver ailleurs...

Passionné de musique classique et de musiques du monde
"A l'heure actuelle, j'écoute essentiellement des musiques en dehors du jazz. De la musique classique: Prokofiev, Chostakovitch (mes grands héros), Rachmaninov, Ravel, Debussy. Et toujours du rock: Led Zeppelin (ils ne vieillissent pas !), Tool, ainsi que Meshuggah (du métal suédois, ndlr), un groupe d'une complexité rythmique comparable à la musique classique indienne. Ce qu'ils font, c'est fou ! Je m'intéresse beaucoup à la musique classique indienne. Ainsi qu'à la musique folk de tous les pays possibles: Suède, Finlande, Inde, Afrique..."

Propos recueillis par AY



Les dates françaises de la tournée
- 17 mars: Saint-Etienne (Jazz à Monbrison), Le Fil
- 18 mars: Rennes (Jazz à l'étage), Le Liberté
- 19 mars: Avoriaz (pour le festival de jazz)
- 22 mars: Nîmes, Auditorium de l'hôtel Novotel Atria
- 25 mars: ParisThéâtre du Châtelet
- 1er avril: Villefranche-sur-Saône, Théâtre de Villefranche
- 5 avril: Thonon-les-Bains, Espace Maurice Novarina
- 8 avril: Marseille, Abbaye Saint-Victor
- 12 avril: Gap, Théâtre de la Passerelle...

Le concert au Théâtre du Châtelet du 25 mars 2011 se divisait en deux parties: la première en solo, la seconde avec des invités. Tigran Hamasyan, fasciné par la musique indienne, a convié ainsi le percussionniste indien Trilok Gurtu. Pour la seconde partie de son concert parisien, le jeune pianiste arménien était également être entouré du trompettiste Shane Endsley, du saxophoniste Ben Wendel et de son complice Nate Wood, batteur qui a officié comme producteur, ingénieur du son et percussionniste sur l'album "A Fable". Wendel et Wood ont participé au quintette de Hamasyan, Aratta Rebirth.

Tigran Hamasyan, qui se produit régulièrement sur scène, et notamment en France (un passage à la Fnac Montparnasse le 10 mai à Paris, des concerts avec son groupe Aratta Rebirth), est notamment attendu le 4 juin au festival Jazz sous les Pommiers (pour un duo avec Martial Solal !).

Voir aussi:
>> Site officiel de Tigran Hamasyan
>> Les dates de concert sur sa page officielle Facebook

>> Vidéo teaser de présentation de l'album "A Fable", réalisée lors d'un showcase à Paris en novembre 2010 (Music of Armenia)




>> Archives: Tigran Hamasyan et son groupe Aratta Rebirth en 2009 dans l'émission "Ce soir ou Jamais"




>> Archives France 3: avec son quintette Aratta Rebirth en mars 2010 lors d'un passage à Nîmes




>> Archives France 3: une rencontre avec le saxophoniste Rick Margitza en octobre 2009




>> Archives France 3: Tigran au festival Orléans' Jazz en juin 2008, avec Herbie Hancock et Lionel Loueke

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