"I don't write rhymes, I write checks". Pedro Winter, à son bureau. Février 2011.
LN - France 28 ans déjà que Pedro Winter, alias Dj Busy P, prêche la bonne parole électro aux quatre coins de la planète. 8 ans qu'il anime Ed Banger, l'écurie frenchy innovante et fêtarde que le monde nous envie. 8 ans qu'il surfe sur la crête de la hype sans jamais se laisser piéger par les modes. Nous avons tenté de sonder les secrets de ce rassembleur né.
Le cirque de la célébrité, il connaît. Dans une autre vie, il était manager de Daft Punk. A 25 ans déjà, le monde se disputait ses faveurs. Pedro Winter a su garder a tête froide. Et profiter des leçons apprises.
Cet enfant du rock (Metallica), du hip-hop (Beastie Boys) et de la techno (Kraftwerk), a réussi en quelques années à façonner le son de la musique électronique française et de la musique électronique tout court, un brassage jubilatoire dynamiteur de chapelles.
A la tête de son label Ed Banger, il aligne les hits et les hymnes avec insolence. "We Are Your Friends", "D.A.N.C.E." et "Waters of Nazareth" de Justice. "Positif (Vous êtes des animaux)" de Mr Oizo. "Pop The Glock" de Uffie, "I Love You So" de Cassius...
Toujours entre deux avions, un oeil sur le web, un autre veillant sur ses poulains, l'oreille aux aguets, ce grand communiquant connu pour son flair, son énergie et sa fraîcheur, nous recevait début février dans son bureau niché au coeur du quartier parisien de Château Rouge.
Qu’as tu as appris de plus important en 8 ans de label?
Pedro Winter: J’ai appris à devenir patient. Alors que l’on vit pressés par le monde, pressés par les modes, je crois que c’est peut-être une des recettes du label de savoir se poser et de prendre son temps. Il faut laisser les artistes respirer. Et ne pas se laisser griser. S’ils étaient sur une major, Justice se seraient faits fouetter pour sortir quatre albums et surfer sur le succès.
Un autre des secrets de EdBanger c’est peut être aussi d’avoir su rester à dimension humaine, artisanale, de n’avoir pas grossi démesurément ?
Pedro Winter: Oui, c'est super important. On est quatre ici dans ce bureau. Occuper un espace un peu restreint, personnel et familial - je dis ça parce que c’est un peu notre chambre a tous ici - permet de vivre paisiblement et dans la bonne humeur. Pour le moment, j’ai 12 artistes sur Ed Banger et ca ne m’intéresse absolument pas d’en prendre d’autres. Je tiens à garder cette dimension familiale. La différence entre Ed Banger et d’autres labels qui font le même chiffre d’affaires mais qui ont 55 artistes de plus, c’est que je connais par cœur mon catalogue. Eux non. Mais si je ne tiens pas à prendre d’autres artistes c’est aussi que je suis déjà psychiatre pour 12 personnes, alors être psy pour 20 ! Douze handicapés plus les trois qui partagent ce bureau, ca fait quinze. D’ailleurs, je devrais faire une demande de carte famille nombreuse pour le métro, et même réclamer des allocs, parce que j’ai quinze enfants à charge, moi ! (rires).
Comment fais-tu pour rester constamment à la crète de la hype ?
Pedro Winter: Je m’éclate, je crois que c’est une des clés. Je ne me lève pas le matin en cherchant à rester à tout prix en haut de cette crête. Par contre, je cours le matin à mon bureau et je me couche le soir avec le sourire aux lèvres parce ce que j’ai pris du plaisir à mon travail. Là tu es à mon bureau, tu vois les fax pour le Crédit Lyonnais, les lettres pour la Sacem, c’est le côté moins rigolo, mais c’est excitant aussi. Dans une heure je pars à Madrid, demain je suis à Barcelone et après-demain à Londres. Mes journées sont pleines de rencontres et de surprises. On m’appelle pour me demander si je veux faire une paire de chaussures avec mon nom dessus ou si je veux remixer Bjork. On me contacte pour booker Justice à tel ou tel festival ? C’est ce qui me motive, je ne m’ennuie jamais.
A propos de famille, quand tu signes un artiste prends-tu en compte le fait que cet artiste ou ce groupe va devoir s’intégrer ?Pedro Winter: Bien sûr, c’est super important. C’est mon coté hippy (rires). Je n’ai pas de rapports de producteur à artiste même si ce ne sont pas forcément des amis. Quand on signe quelqu’un on est amenés à faire un bout de chemin tous ensemble, donc il vaut mieux que ça se passe bien. Je n’ai pas envie d’être entouré d’emmerdeurs ou de mégalos. Après on n’est pas non plus au pays des Bisounours : au sein du label, certains artistes ne se côtoient jamais, certains ont plus d’affinités que d’autres et on ne part pas non plus en vacances tous ensemble. Par contre à Noël, tous mes artistes se retrouvent chez moi avec de petits cadeaux. Chez nous ça se passe comme ça, et je doute que ce soit la même chose dans les autres labels.
Comme dans toute famille il doit y avoir des dissensions, des jalousies, des engueulades ?
Pedro Winter: Plus que de la jalousie, et c’est Medhi qui en parle le mieux, c’est de la stimulation, de l’émulation entre artistes. Quand Justice sort un des albums les plus importants de la décennie ça motive et ça excite les autres, ça remet en question la façon de faire un album, de faire de la musique. Après, on peut toujours être un peu jaloux : wouah, Justice ils ont des cachets 17 fois plus importants que moi, ils descendent dans des 5 étoiles et pas moi… C’est la vie, ce n’est pas propre à notre aventure. Je suis surtout super fier d’eux.
| Que nous prépare EdBanger pour 2011 ? Pedro Winter: Après la sortie de la compilation «Let the children techno» (le 22 février 2011) ce sera au tour de l’album «Total» de SébastiAn le 2 mai. Justice ? Ils sont actuellement en studio. Je ne veux pas m’avancer sur la date de sortie de l’album. Mais j’adore l’idée 2007-2011, ce serait comme Daft Punk et les Beastie Boys, un album tous les quatre ans ! Breakbot ? Un nouveau single arrive avant l’été, et pour l’album, soyons patients, il faut lui donner un peu de temps. Quant à DSL il ne dorment pas mais il faut qu’ils travaillent encore. Et puis il y a Krazy Baldhead, venu nous voir récemment avec un projet assez excitant… |
A propos de Justice, outre le fait que tu les a remarqués et signés, que leur as-tu apporté artistiquement ?
Pedro Winter: Ils me doivent tout (rires). Plus sérieusement, je pense que le meilleur des conseils a été de leur laisser totale liberté. C’est la méthode que j’applique aux gens que j’aime et avec lesquels je travaille. Je mets à leur service mes compétences et eux mettent à mon service leur génie. Cette association nous rend invincibles (rires). Ca fait 19 ans que je fais ça. Je trouve totalement déplacé ces directeurs artistiques de maisons de disques qui te racontent à quel point ils ont compté pour tel artiste. Pour Justice, il y a eu cette rencontre en 2003 avec le titre "We are your friends". Effectivement, j’ai pris aussitôt une claque, à la différence d’un directeur artistique de Virgin qui a eu le morceau sur son bureau et n’en a rien eu à foutre. Mais le jour où j’ai écouté ça je ne me suis pas dit non plus « ce sont des génies ». Pour m’en rendre compte il a fallu un peu de temps et surtout les voir composer.
Le succès phénoménal de Justice t’a-t-il permis de voir venir financièrement pour le label, de ne pas avoir la pression et d’avoir plus de liberté ?
Pedro Winter: Oui bien sûr, ça a été un super moteur, une super locomotive. Mais on a su aussi garder la tête froide. Avec tout l’argent gagné on aurait pu déménager, être un peu plus nombreux, mais non. Le succès de Justice a permis de consolider les bases de Ed Banger pour investir sur des projets qui gagnent moins comme Krazy Baldhead, DSL, Mr Flash, des B.O. de films qu’on vend à 2000 exemplaires. C’est les vases communicants. Tout comme j’ai monté Ed Banger avec l’argent gagné avec Daft Punk.
Pourquoi as-tu abandonné le management et monté un label ?
Pedro Winter: J’en avais ras-le-bol et pour te faire un aveu, manager Daft Punk ce n’est pas comme manager n’importe qui. J’ai essayé de manager d’autres groupes, notamment Cassius en 2001, avec les méthodes Daft Punk, et ça n’a pas collé. Je crois que la méthode de management créée avec Daft Punk ne s’appliquait qu’à ce projet et n’était pas adaptable. J’étais jeune, j’avais 25 ans, et tout d’un coup tous les groupes de la planète commençaient à m’appeler pour que sois leur manager. Le Français Mr Flash était l’un d’eux. J’ai aimé sa musique mais j’étais alors en plein questionnement sur mon travail. Je lui ai dit laissons tomber le management, je sors ton disque. C’est comme ça qu’est né Ed Banger. Le matin je ne savais pas que j’allais monter un label et je me suis couché en lui cherchant un nom. C’est DJ Medhi qui me l’a suggéré, car il reprenait la phonétique de Headbangers, mon ancienne boite de management.
Daft Punk parle souvent d’un goût de l’enfance, d’une quête d’innocence et de spontaneité. Ca s’applique aussi à Edbanger, non ?
Pedro Winter: Complètement. La filiation et la continuité de l’aventure Daft Punk est omniprésente dans ma vie. J’ai passé douze ans avec eux et même si nos chemins se sont un peu séparés il y a 3-4 ans, je suis toujours attentivement ce qu’ils font et je suis éternellement reconnaissant de l’aventure. Mais c’est aussi une petite victoire d’avoir réussi de mon côté. Suivre un groupe comme Daft Punk c’est être toujours dans l’ombre, la cinquième roue du carrosse, la deuxième main droite, le troisième membre… Monter le label Ed Banger a été mon aventure personnelle. C’est bien d’arriver à la cheville de Daft Punk. Eux, ils ont atteint la Lune, on a encore du boulot, mais je trouve qu’entre eux et nous, avec We are your friends (Justice), Positif (Mr Oizo) et Waters of Nazareth (Justice), on a déjà écrit une des plus belles pages de l’histoire. Je considère We are your friends comme l’hymne d’une génération, l’équivalent du Blue Monday de New Order. Même s’il est encore trop tôt pour en parler, je sais, je sens, qu’on va laisser des traces.
Tu parles d’aventure personnelle pour Ed Banger. Or, on a rarement vu un label autant personnifié. Comme James Lavelle avec Mo’Wax et Tony Wilson avec Factory Records, EdBanger c’est Pedro, et Pedro c’est EdBanger. Est-ce que cela comporte un revers ?
Pedro Winter: J’ai des artistes particulièrement sauvages, d’autres qui s’expriment moins bien, et il faut quelqu’un pour aller les défendre ou vendre notre musique. Le revers c’est d’être constamment en première ligne. Ca va, je suis robuste et en bonne santé, j’ai de l’énergie. Le revers de la personnification c’est que là par exemple on sort une compilation et des magazines me répondent «on ne peut pas reparler de vous, on a déjà parlé de vous le mois dernier !». Je peux comprendre, j’essaye aussi de ne pas saoûler les gens. Ce qui me plaît c’est ce rôle d’ambassadeur, pour mon label, pour mon église, mais aussi finalement pour la musique électronique française. Parce que c’est ça, finalement, mon terrain de jeu, c’est le monde.
L’aspect visuel est capital chez EdBanger. Comment as-tu rencontré So-Me, votre graphiste attitré ?
Pedro Winter: J’ai rencontré Bertrand (So-Me) en 2001, à une soirée. Il avait un bouquin sous le bras, dont il avait réalisé la couverture. Ca m’a plu. A l’époque, je cherchais quelqu’un pour faire le site internet de ma boîte de management. Il a fait pour moi le premier site réalisé «100% à la main». Il a dessiné pendant une heure une grande ville. Avec des buildings, des skateurs, des graffeurs, un club avec Cassius en dj, un métro parisien, une cave où jouait Daft Punk. On a filmé ça et c’est devenu la page d’accueil cliquable du site. On s’est retrouvés dans un bouquin sur les meilleurs sites de l’année paru chez Taschen. En 2003, quand j’ai monté le label, on était devenus potes et j’ai demandé à So-Me de faire un logo. Il a pris une photo de moi. A l’époque je mixais encore des vinyles donc je trainais un caddie avec ma caisse de disques qui pesait une tonne. Mais la photo faisait trop réaliste, trop Guide du routard comme silhouette, alors il l’a redessinée vite fait sur un coin de nappe et c’est devenu le logo Edbanger qu’on a gardé tel quel, crado.
De quelle façon Mo’Wax et Factory Records t’ont-ils inspiré pour développer ton label?
Pedro Winter: La similitude avec Mo’Wax et Factory Records, c’est l’idée d’une complémentarité entre musique et visuel, l’idée de trouver le binôme parfait oreille-oeil. Les labels Strictly Rythm et Underground Resistance me faisaient rêver aussi, mais pas vraiment au plan visuel ; le visuel on s’en foutait. Certains labels sortent des disques avec des pochettes blanches, neutres, et le discours est plutôt noble. Bien sûr, je défends moi aussi la musique avant tout, je ne me dissimule pas derrière le packaging, mais je considère tout ça comme un ensemble.
Ce que je voudrais qu’on retienne de Ed Banger, c’est l’œuvre d’art générale, globale : musique, graphisme, mais aussi la façon différente de faire les choses, de communiquer, de marketer. Le challenge c’est aussi d’amener doucement les kids qui nous suivent à des choses un peu différentes musicalement. C’est la démarche artistique globale qui m’excite, il y a des labels allemands qui ne comprendraient pas que j’aille fricoter avec une marque de baskets, par exemple. Je vois régulièrement James Lavelle (le fondateur du label anglais Mo’Wax dans les années 90) quand il vient à Paris, et dès qu’il est un peu bourré il crie «Pedro m’a tout volé !». Je ne peux pas lui donner entièrement tort. Ce qui m’intéresse c’est la continuité, j’espère moi aussi que j’inspirerai des gens pour créer des choses.
Bon allez Pedro, dis-le maintenant, quel est ton secret ?
Pedro Winter: La bonne vibe (rires). Je prends les gens dans mes bras, je leur fais un câlin. Je suis un extraterrestre ! (il écarquille les yeux) Tu vas voir, quand tu vas sortir de ce bureau, tout ira bien. Mais chhhhuuut!
A l'occasion des 8 ans du label, Ed Banger sort une compilation de 20 titres baptisée "Let The Children Techno", accompagnée d'une tournée.
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Ed Banger et Busy P sur le Web:
>> Edbangerrecords.com
>> La page Myspace
>> L'équipe Ed Banger sur Twitter
>> Le blog de Busy P
