Pierrick Pédron et sa "cheerleader"

Pierrick Pédron et sa "cheerleader"

© ACT / Elise Dutartre
Le saxophoniste breton célèbre la sortie du flamboyant "Cheerleaders" trois soirs de suite au Sunset, de jeudi à samedi

Depuis 2001, Pierrick Pédron a enregistré cinq albums en tant que soliste leader, et s'est forgé une réputation de musicien brillant et créatif, de plus en plus friand de fusion des styles et d'explorations sonores.

Dans son CD "Cheerleaders", il convoque ses influences rock, Pink Floyd en tête, au service d'un projet aussi original qu'onirique.


Pierrick Pédron, inclassable saxophoniste alto né en 1969, a beaucoup joué dans des orchestres de bal dans sa jeunesse dans les Côtes-d'Armor. Une bonne façon de mettre en pratique les enseignements dispensés au CIM, l'école de jazz parisienne où il s'est formé, trois ans durant, à partir de 1988.

Les souvenirs de ces orchestres et des fêtes de son village natal, à Hillion, non loin de Saint-Brieuc, lui ont inspiré le thème de base autour duquel allait s'articuler "Cheerleaders" : celui d'une fanfare.

Un fil conducteur : une majorette rêveuse
Dans un premier temps, Pierrick Pédron a concocté des musiques inspirées directement des formations municipales, qu'il a fait enregistrer par un solide orchestre. Il a également écrit des pièces plus jazzy et rock. Toutefois, il ne signe pas toutes les compositions de "Cheerleaders". Il a revisité à sa manière le thème de la série "Colombo", signé Henry Mancini. Certains de ses complices musiciens ont aussi apporté des morceaux.

Dans un deuxième temps, lors des sessions d'enregistrement à Bruxelles en août 2010, son producteur, Ludovic Bource, a suggéré d'intercaler les extraits de fanfare entre les morceaux jazz, tels des interludes qui relieraient l'ensemble du futur disque. Il ne manquait qu'un fil conducteur à cet enchaînement. La majorette, la cheerleader, associée à l'imagerie de la fanfare, s'est imposée comme une évidence.


© ACT / Elise Dutartre






















Pierrick Pédron et l'héroïne de son concept album n'apparaissent pas sur la pochette du CD (seulement à l'intérieur), le label allemand ACT ayant pour règle d'imposer son propre design ( © ACT / Elise Dutartre)



Au final, Pierrick Pédron a réalisé un authentique concept album qui nous transporte dans les rêveries -et les cauchemars- de la jeune héroïne, évoquées au travers de neuf tableaux, neuf morceaux. Accueilli par une critique enthousiaste, ce disque sophistiqué, où alternent ambiances éthérées et envolées lyriques, sonne parfois comme un écho à l'âge d'or du rock progressif, celui de Pink Floyd (dont le saxophoniste est un grand fan), voire du vieux Genesis -époque Peter Gabriel.

Avec "Cheerleaders", Pédron, ex-fan des seventies, confirme une orientation amorcée il y a deux ans avec son album précédent, "Omry"*. Mais il ne renie en rien ses influences, Charlie Parker en tête, qu'il garde en lui comme une flamme sacrée. Il s'en affranchit avec respect et revendique sa liberté. En s'éloignant des sillons traditionnels du jazz, le saxophoniste contribue à lui élargir les horizons. Et à l'ancrer un peu plus dans le XXIe siècle.


* "Omry" , label Plus loin Musique (2009)

©  ACT / Elise DutartreRencontre avec Pierrick Pédron
Quelques confidences de Pierrick Pédron, un homme très accessible et chaleureux, lors d'un entretien réalisé le 2 novembre dans un grand café de la place de l'Opéra, à Paris, à la veille de la création sur scène de l'album "Cheerleaders"...


Outre une aventure musicale ambitieuse, votre album représente aussi une belle histoire humaine. Vous avez pu le réaliser grâce à l'aide de deux fans inconditionnels...
Oui, il s'agit d'un couple qui aime beaucoup ma musique et qui parcourt parfois des kilomètres pour venir m'écouter. Michelle Simon et Alain Denizo vivent à Paris et sont amoureux du jazz. Un jour, à force de les voir à mes concerts, j'ai fini par aller leur parler. A un moment, alors que l'on discutait d'"Omry", le disque précédent, j'ai découvert qu'ils avaient l'impression que tout baignait pour moi, du fait des bonnes critiques et des concerts que j'avais l'occasion de faire. Je leur ai avoué que tout n'était pas si facile pour moi, et qu'il était devenu très difficile de sortir un disque et de le vendre. J'ai ajouté que cela allait être encore plus difficile de sortir le prochain, vu les restrictions des budgets de production. C'est alors qu'ils ont proposé de m'aider financièrement à réaliser le prochain album : "Fais-toi plaisir, on s'occupe du reste, on va se débrouiller." Cela s'est passé comme ça, sans l'aide d'un label. Par la suite, j'ai signé mon contrat avec ACT. Ce qui est magnifique, c'est que ce couple voulait avant tout me faire plaisir, que cela aboutisse ou non à un album commercialisé.

Pourquoi ce concept de fanfare ?
Quand on m'a proposé de faire un nouvel album, j'ai eu envie de  trouver quelque chose d'original. Je n'aime pas faire deux fois la même chose. Cela faisait longtemps que je pensais à ces sons de fanfare, et à ces images que j'ai gardées de mon enfance. Je me suis dit "Pourquoi pas ?" J'ai pensé à réaliser une extension de ce thème très populaire, à le faire dégénérer un peu, si j'ose dire, à le faire rentrer dans mon monde, dans le jazz.

Votre album possède un son assez rock, loin de ce que l'on pourrait attendre d'un saxophoniste issu de la tradition du jazz. Est-ce seulement dû à votre passion pour le rock ?
Pas seulement. Il faut rappeler que le réalisateur son, Jean Lamoot, a travaillé avec Alain Bashung et Noir Désir. Quant au producteur, Ludovic Bource, un vieil ami, il ne vient pas davantage du monde du jazz. Il vient notamment de signer la musique de "The Artist" (en plus de celles des "OSS 117", ndlr).

Pourquoi avoir repris le thème de "Colombo", qu'avait composé Henry Mancini ?
Un flash. Un soir, je regarde un "Colombo" à la télé. Je me dis que cette musique m'évoque à la fois les côtés psychédéliques et jazz. Un truc très écrit, un peu comme une fugue de morceau classique, mais psychédélique... Comme j'y voyais plein de choses, je me suis dit que je devais absolument le travailler. J'étais dans mon lit, je me suis levé, j'ai relevé le thème de mémoire. Je l'ai retrouvé par la suite sur des DVD. Et j'en ai fait une version complètement arrangée.

Y a-t-il un morceau du disque pour lequel vous ayez une affection particulière ?
Ils sont tous importants pour moi, mais je garde un souvenir particulier de l'un d'eux, qui s'est construit en studio, à Bruxelles, alors qu'il n'était pas prévu sur le disque. Il s'agit de "The Mists of Time", le morceau composé par le guitariste Chris de Pauw. Chris est un personnage très atypique, et c'est surtout un gars très timide. Je lui avais demandé d'apporter un de ses morceaux pendant les répétitions, dans le but de l'insérer dans l'album. A un moment, il s'est mis à jouer l'une de ses compositions dans le studio. Nous avons tout de suite apprécié ce morceau. Alors, Chris et Laurent Coq (le pianiste, ndlr) se sont enfermés avec le morceau et l'ont travaillé. Puis, à un moment, ils l'ont joué, après une séance d'enregistrement, alors que presque tout le monde était parti. Je l'ai écouté, j'ai été carrément séduit, et j'ai fait directement un solo © ACT / Elise Dutartrede sax dessus, en improvisation, il s'est passé un truc. Il a suffi d'une prise, on l'a gardée. Ce morceau a une fraîcheur particulière.

Avez-vous quelques souvenirs marquants des séances d'enregistrement à Bruxelles ?
Oui, il y a des moments où l'on jouait la nuit, avec des bougies... Normalement, on n'est pas censé avoir accès aux studios à ces heures-là. Mais comme on était en résidence là-bas, on avait nos chambres dans un petit immeuble juste à côté, notre situation était particulière. Nous avions vraiment des conditions idéales. A un moment, Ludovic Bource a eu l'idée d'installer et d'allumer des bougies. On a joué dans le noir, il y avait des ombres... Cela a été assez marquant. Quand on vit des moments aussi magiques, on se dit: "Oh putain, je ne suis pas près de revoir ça..." On a l'impression de ne pas profiter suffisamment de ce moment présent. Ensuite, quand vous repartez avec votre enregistrement, vous êtes fier. Vous avez réalisé votre projet, votre fantasme d'enregistrement, cela vous correspond humainement, cela parle un peu de vous, de votre vie. A la limite, même si le disque ne sort pas, ce n'est pas grave ! Ensuite, quand il est finalement labellisé, quand il part dans la nature et que les gens l'écoutent, vous vous sentez un peu dépossédé, qu'il y a un truc qui vous échappe...

Propos recueillis par A.Y.

Photos :
© ACT / Elise Dutartre



Pierrick Pédron, "Cheerleaders" 
Sorti chez ACT le 29 septembre 2011
Pierrick Pédron : saxophones
Chris de Pauw : guitare
Laurent Coq : piano, Fender Rhodes, claviers
Vincent Artaud : basse
Franck Agulhon et Fabrice Moreau : batterie
Ludovic Bource (producteur) : orgue Farfisa


Pierrick Pédron Quintet en concert
Avec Laurent Coq, Vincent Artaud, Chris de Pauw, Fabrice Moreau
Les 3, 4 et 5 novembre 2011 au Sunset
Sets à 20h00 et 22h00
60, rue des Lombards, 75001 Paris
Téléphone : 01 40 26 46 40


Vidéo : Esox-Lucius (Pédron), 2011 (conseil: méfiez-vous, ne montez pas trop le son au début...)




Vidéo : Miss Falk's Dog (Mancini / Pédron / Coq), 2011
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