Disiz Peter Punk

Disiz Peter Punk

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On le connaissait rappeur sous le nom de Disiz La Peste, il renaît en tant que Disiz Peter Punk. On applaudit.

Disiz, c'est l'histoire réjouissante d'un artiste en mutation. Celle d'un incorrigible rebelle aux dogmes qui refuse d'être "un fonctionnaire de la musique" et de se laisser réduire à son "casier judiciaire rap".

Celle d'un rappeur qui décide d'assumer ses goûts élargis et signe un remarquable album de pop-rock sans renier ses racines. Interview.


Sorti fin mai 2010, "Dans le ventre du crocodile" est le 5e album de Serigne M'Baye Gueye. Et c'est une sacrée surprise. Excellente même. Pour deux raisons essentielles: d'abord parce que l'album est réussi et maîtrisé de bout en bout. Ensuite parce que la démarche de son auteur, courageuse, est un celle d'un insoumis heureux qui fait fi des chapelles et pulvérise quelques à-priori au passage.

En 2009, sur son précédent album au titre explicite, "Disiz The End", La Peste avait prévenu: le rap et moi c'est fini. Il a tenu parole. Pour autant, quelle mouche a piqué Serigne pour tourner ainsi le dos au style qui l'a rendu célèbre dès son premier single, "J'pète les plombs" en 2000, puis sur la durée de quatre albums rap impeccables ?

Une élégance très princière, les filles ne perdent pas au change avec Peter Punk (c) NaïveComment et pourquoi a-t-il osé ouvrir en grand les fenêtres de sa cage rap pour aller humer l'air de la pop-rock après un détour par la musique électronique au sein du groupe underground Rouge à Lèvres ? Parce que Disiz, bien trop à l'étroit dans la case qui lui était assignée, n'a pas supporté l'enfermement du milieu rap. Ni l'aliénation du système des radios et des médias qui poussent à se répéter sans cesse.

Mais aussi parce que cet esprit libre aux idées larges, très prolifique et sincère avant tout,  n'avait d'autre choix que de faire affleurer dans son art ses goûts élargis. Biberonné au rap des années 90, et par extension à la soul et au funk qui l'ont alimenté, ce natif du quartier des Epinettes à Evry aimait aussi passionnément le rock de Jimi Hendrix, David Bowie et Talking Heads. Il ne pouvait garder ça pour lui plus longtemps.

Aujourd'hui, sur scène avec ses quatre musiciens (dj, guitare, basse, batterie) on vous garantit qu'il dépote ! Et tant pis s'il risque ainsi de fausser compagnie à toute une frange de son public. La liberté est à ce prix. "De toutes façons, c’était ça ou je devenais dingue", dit-il sans regret. Rencontre avec un garçon épris de liberté, boulimique d'activités - acteur à ses heures, il a aussi écrit un roman, "Les derniers de la rue Ponty" sorti chez Naïve en 2009 et donné récemment des cours d'écriture au théâtre de l'Odéon - dont le parcours offre des clés pour ouvrir quelques portes.

"Dans le Ventre du Crocodile" de Disiz Peter Punk


Rencontre avec Disiz Peter Punk, électron libre rap'nroll

- D'où venait ta colère sur ton précédent album solo, l’explicite "Disiz the end" qui signait ta rupture avec le rap ?
Disiz Peter Punk:
C'était un mélange de pas mal de choses, qui remontaient à loin. Après 4-5 ans passés dans le milieu rap underground avant la sortie de mon premier album, le succès est arrivé très vite. Avec «J’pète les plombs» (2000), je suis passé direct dans la case du rappeur vedette mis en avant par l'industrie. Aussitôt, le public dans lequel je me reconnaissais, qui avait découvert le rap au milieu des années 90 et avait une certaine vision du hip-hop, s’est désinteressé de moi. Ce public a été remplacé par des gamines, des gamins et leurs parents. Un public avec lequel je n'étais pas en phase. Ce malentendu de départ m'a beaucoup frustré. Une fois enfermé dans la cage on n'a plus de marge de manoeuvre.

Disiz au temps de La Peste (c) DRJ'ai quand même continué à me battre parce que j'aime trop le hip-hop, j’ai encore sorti trois albums mais en allant de déception en déception. Par exemple, sur mon second album, j’ai offert un véritable jeu de société avec le livret, un jeu de l’oie prédécoupé qui jouait avec l'idée que chacun d'entre nous est coincé dans une case. Mais personne n’a calculé ce truc là, personne !

Par ailleurs, dès que j’ai eu un peu d’argent, j’ai commencé à nourrir ma soif de culture avec des disques et des livres différents, je me suis ouvert. Sauf que quand tu es un produit qui marche tu ne peux pas changer. Label et radios te demandent de refaire encore et toujours la même chose. C’est toujours le même circuit, le même schéma, les mêmes questions, alors que moi je me tue à faire un album différent à chaque fois. J’ai eu un sentiment d’enfermement. Je ne voulais surtout pas être un fonctionnaire de la musique, remplir un cahier des charges rap.

Autre source de colère, les mecs de mon quartier ont cultivé une certaine jalousie face à mon succès qui s'est peu à peu transformée en haine. L'apothéose ça a été une embrouille avec des mecs de chez moi qui ont tenté de me racketter (qu'il racontait sur « Diziz the end » NDLR). Or, je ne roulais pas sur l’or car mon choix de changer de maison de disques, de Barclay à Naïve, m’avait coûté de l’argent.

J’ai 32 ans, 4 enfants, et je n’ai pas fait de la musique pour ça. J’ai décidé à ce moment là d’assumer tous mes goûts mais aussi l’âge que j’ai. On veut pousser le rap en tant que musique de jeunes, et même très jeunes, la cible du rap actuellement c’est 10-15 ans. Si je continuais dans cette voie je me serais retrouvé à écrire des chansons pour encanailler mon fils de 9 ans alors que j’essaye de l’éduquer !

- Quel a été le cheminement de tes goûts musicaux ?
Disiz: J’ai commencé avec "Les Enfants du Rock" (l’émission de télé musicale des années 80 animée par Antoine de Caunes, Philippe Manœuvre, Jean-Pierre Dionnet et Bernard Lenoir NDLR) qui passait de tout, de James Brown à David Bowie, mais aussi Prince, Madonna, George Michael et Michael Jackson. Puis vers 12-13 ans je suis tombé dans le rap français avec l’émission "Rap Line" d’Olivier Cachin. L’effet a été instantané : dès la fin de la première émission j’ai foncé dans ma chambre écrire un texte. Mais j’habitais à 35 km de Paris et il n’y avait à l’époque rien pour faire du rap. Alors j’attendais Dj Clyde sur Radio Nova comme la messe. Je volais les cassettes de ma mère pour enregistrer ses émissions. J’achetais des fanzines hip-hop critiques comme Get Busy. Pendant un moment je n’ai écouté que du rap, je considérais le reste comme de la merde.

Disiz Peter Punk, la claque sans la punch-line ! (c) Naïve- A quel moment le rock est-il entré dans ta vie ?
Disiz:
En fait, j’ai commencé par la musique africaine. Après mon second album je me suis mis à la musique sénégalaise, Youssou N’Dour, Orchestre Baobab. Puis je me suis interessé aux samples et aux breaks du rap et je suis tombé dans la soul, de Nina Simone à Marvin Gaye. La trentaine arrivant, je me suis remis par nostalgie à écouter des trucs d’enfance, David Bowie, The Cure, Prince. J’ai remonté le fil tout seul, j’ai vu que Bowie aimait Arcade Fire et je suis tombé dedans, puis Bloc Party, Foals. Mais aussi Clash. Et gros coup de foudre pour David Byrne et Talking Heads: ils avaient tout ce que j’aimais, j’avais envie de rapper là-dessus.

- Tu cites aussi Kurt Cobain et Jimi Hendrix sur « Dans le ventre du crocodile », pourquoi ?
Disiz:
Je ne suis pas un mytho. Je cite des trucs que j’aime bien mais je ne connais pas forcément toute leur discographie. J’ai tendance à suivre un artiste pour sa personnalité, pour la façon dont il a géré sa carrière, pour les risques qu’il a pris, comme Bowie .

Ce qui me fascine chez Hendrix c’est déjà le fait qu’il était métis, qu’il ait retourné sa guitare parce qu’il était gaucher et surtout pour cet espèce de mal être qu’il trainait. Il était très concerné par le combat pour les droits civiques des noirs mais il avait un public de blancs et il le vivait très mal. Forcément, en tant que métis, je me reconnais là dedans.

- Considères-tu qu’il y a un rapport entre ton ouverture musicale et le fait que tu sois métis ?
Disiz:
Oui, certainement. Quand j’étais au collège, dans la cour de récré, il y avait d’un côté les noirs tête rasée et les arabes, qui écoutaient NTM, IAM et Public Enemy. Et de l’autre les petits blancs aux cheveux longs qui écoutaient Guns & Roses. C’était deux trucs qui ne se mélangeaient pas. Mais ma cousine Anne, blanche aux yeux bleus, écoutait les Beatles et Guns & Roses. Et quand j’allais en vacances chez ma tante j’écoutais ça avec elle. Mais je n’en parlais à personne. En tant que métis, je ne peux pas choisir un camp car c’est forcément tuer l’autre. Et puis ça peut paraître présomptueux mais je considère que c’est faire preuve d’intelligence de ne pas être borné. Je ne vais pas m’interdire d’écouter quelque chose parce que le mec n’est pas comme moi ou qu’il ne s’habille pas comme moi. J’ai le même rapport à la littérature et au cinéma. Je déteste les chapelles.

- Parles-nous de Rouge à Lèvres, le projet électro auquel tu as participé en 2008 ?
Disiz: Il y a 3-4 ans chez Barclay j’entends un truc de ouf. Du funk à la ESG et un flow rap en français. J’apprends qu’il s’agit de Rouge à Lèvres. Je leur fais savoir que j’aimerais les rencontrer. Apparemment, le coup de foudre est réciproque puisqu’ils apprécient mon travail. En studio, je rencontre Grems, un petit blanc néo-punk, graffeur réputé, avec une culture musicale de fou. L’idée de départ de Rouge à Lèvres, c’était «on va rapper sur la french touch». Ils ont inventé un style bien français, le «raw deep», la deep house de caillera. J’intègre le groupe. Tout ce que j’avais commencé à faire en m’éloignant du rap je le concrétise là. On a fait l’album en deux jours, 7 chansons par 24h ! Ca a été une libération pour moi.

Disiz Peter Punk entouré de ses musiciens (c) Naïve- Que t’es-tu permis avec « Dans le Ventre du Crocodile » que tu n’aurais pas osé faire avant ?
Disiz: J’ai osé chanter, chantonner. J’aurais aimé le faire beaucoup plus et d’ailleurs je chanterai plus sur le prochain album. Mais ça n’a pas été facile. C’est totalement différent du rap où il s’agit de créer un rythme verbal sur un rythme musical. Dans la chanson il y a moins de mots, c’est plus poétique, tu modules un peu plus ta mélodie. J’ai dû destructurer ma façon de rapper et mon flow. Sur la chanson titre, il y a encore le côté monotone du rap mais avec une petite mélodie qui arrive. Le plus dur ca a été de chanter sur « Paradoxe » et « Les Monstres  ». J’ai été plus loin en chantant vraiment sur d’autres titres mais je n’ai pas osé les sortir.

- T’es-tu inspiré de chanteurs français ? Ta façon d’attaquer « Jolies Planètes » fait très Patrick Coutin (auteur de l’impérissable tube «J’aime regarder les filles»). C’est un hommage ?
Disiz: En fait, je voulais faire un truc à la Gainsbourg, bien libidineux, mais au final, avec le timbre de voix ça fait Patrick Coutin (rires). Au niveau des textes, je me suis beaucoup inspiré d' Alain Bashung et de Baudelaire pour tout ce qui est mélancolique et torturé. J’ai beaucoup écouté « Bleu Pétrole » en faisant ce disque. Et pour le côté désinvolte j’adore Alain Souchon. « Jamais content » par exemple, j’ai l’impression que ça parle de moi, sur une musique disco qui foire un peu. Souchon ne se prend pas au sérieux. J’aime aussi sa façon de parler de choses nostalgiques, de raconter la vie de façon élégante et poétique. Chez Gainsbourg, j’aime les métaphores lourdes, quand il passe de la grâce à la graisse. Et puis son côté hyper cultivé. Et surtout les double sens. Quand je fais un morceau comme « Viens on fait la mer », c’est vers lui que je regarde. C’est une phrase d’enfance, naïve, qui signifie au second degré « viens on fait l’amour ». C’est comme quand j’étais petit et que j’écoutais « Lemon Incest », je ne comprenais pas. Pour «Jolies planètes», à première vue on peut penser que c’est un titre sur l’écologie, alors que c’est très cul. Dans le rap, tu ne peux pas faire ça. Parce que le rap c’est une musique d’urgence, de réalité, qui ne passe pas par quatre chemins. Le rap ça va être moins littéraire, ça va être des punchlines qui se réfèrent à des choses réelles. Le français étant une belle langue, très nuancée, on doit toujours trouver le mot juste. Je pense que dans le rap français tu peux faire des métaphores mais tu ne dois pas t’éloigner du concret. Tu te dois d’être direct.

- Des projets ?
Disiz: La scène, où je m’éclate avec mon groupe, à condition que les radios jouent enfin le jeu et passent mon disque. Je ne lâche pas l’affaire, j’ai plusieurs clips qui arrivent : « Jolies Planètes » et « Viens on fait la mer » dès cet été. Je travaille sur un nouveau roman, une histoire d’amour à Paris. Et je prépare un album solo avec Grems. Ce ne sera que Grems et Disiz. Je le vois comme un album très romantique, très Prince, chanté. J’ai des trucs plein la tête.

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Un Album ovni, varié et jubilatoire


Un rappeur qui se met au rock?  On a déjà vu ça quelque part, et c’était rarement pour s’en féliciter (dernier en date Lil’Wayne et son consternant « album rock »). Cette fois, l’audace de la démarche n’est pas seule à saluer. Car cet album jubilatoire démontre que l’ancien protégé de Joey Starr a décidément plus d’un tour dans son sac.

Composé, produit et joué par Diesel, ancien de KDD (groupe rap toulousain), « Dans le Ventre du Crocodile » met sur la table un impressionnant festin de thèmes et de styles sans jamais tomber dans la complaisance, le calcul ou la banalité. Musicalement, beaucoup de fraîcheur, pas mal d’énergie, de l’urgence mais aussi de la nuance. On lorgne ici davantage sur LCD Soundsystem, Prince, Talking Heads ou Gang of Four qu’avec les riffs de guitare pachydermiques qui ornent habituellement ce genre d’exercice.

Côté textes, Disiz varie les thèmes et se lâche, maniant l’auto-dérision et la sensibilité avec un égal panache qu’il s’agisse d’évoquer le désir sexuel avec classe (le très travaillé Jolies Planètes) ou d’analyser la torture qui couve chez tout métis (le touchant et ciselé Paradoxe). Versatile, il s’amuse aussi à parler d’amour avec des yeux d’enfants (l’adorable Viens on fait la mer), à gratter du côté obscur de la force (le mélancolique Les Monstres) et à tordre le cou à la terrible phrase « La France tu l’aimes ou tu la quittes » en lui opposant un Je t’aime mais je te quitte sur lequel planent l’ombre de Gainsbourg et quelques notes de la Marseillaise.

Disiz, qui prévient en notes de pochette que ce disque est «un caprice » qui ne renie en rien ses influences premières rappologiques, revendique tout du long le droit de se chercher sans forcément se trouver. S’il résume quelque part son nouveau style par « un beat bien punk sur un flow bien hip-hop », il fait aussi pour la première fois l’effort de chanter.  Et là, comme sur la chanson titre Dans le Ventre du Crocodile ou sur le cavalcadant Rien comme les autres,  le jeu en vaut la chandelle. Car ce nouveau registre, combiné à sa vélocité rap dans les refrains, font véritablement merveille.  Sa maîtrise du flow devient alors une force à même de le voir bientôt distancer quelques uns des jeunes cadors de la chanson française.

D’ailleurs, à l’heure ou beaucoup de groupes de pop-rock français choisissent de s’exprimer dans la langue de Shakespeare, Disiz tombe à pic pour relever  les quotas français à la radio (comme il en plaisante sur le sautillant Yeah Yeah Yeah) tout en se posant en bébé Gainsbourg en devenir. Alors, electro-rock, french pop, rap and roll ? Au fond, cet album bourré de tubes potentiels n’a que le défaut de ses qualités : disquaires, radios et médias ont beau reconnaître ses mérites, ils sont bien en peine de le faire entrer dans une case. Quelle plus belle preuve de singularité ?

Disiz Peter Punk  «Dans le Ventre du crocodile» (Naïve)

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