Alain Chamfort

Alain Chamfort

© Thomas Vassort
Le chanteur sort mardi une biographie en chansons du couturier Yves Saint Laurent. Un projet original à bien des égards

D'abord, "Une vie Saint Laurent" raconte le destin exceptionnel du couturier star. Un hommage rare, dont on ne connaît qu'un précédent: celui de Lou Reed et John Cale à Andy Warhol.

Ensuite, l'éternel dandy de la pop française a composé un disque varié et musicalement pointu, qui sort sans maison de disque, hors du circuit classique de distribution.

 Vidéo


D'Alain Chamfort, l'ancien chanteur à minettes des seventies, on n'aurait pas attendu une telle audace. C'était mal connaître ce dandy aventureux, bien plus exigeant que l'impérissable "Manureva" auquel on l'avait un peu vite résumé.

Depuis son éviction du giron de la major EMI en 2004, Chamfort a cultivé son originalité et les projets hors piste. Ce fut d'abord un clip en noir et blanc inspiré de Dylan, "Les beaux yeux de Laure", primé aux Victoires de la Musique 2004, dans lequel il passait une petite annonce d'emploi pince-sans-rire - "Si vous avez des concerts, des ouvertures d'hypers ou des communions, ça m'intéresse...".

Ensuite un concert surprise au kiosque à musique des Jardins du Luxembourg, dont le DVD a été distingué aux Victoires en 2005, un concert best-of d'un soir à l'Olympia, une série de shows en duo...

Il sort aujourd'hui de sa semi-réserve en frappant un grand coup, sans filet ni maison de disques, avec un projet ovni, "Une vie Saint Laurent", qui laisse dubitatif sur le papier et s'avère au final une réussite de bout en bout.

Ecrit sur mesure par son complice Pierre Dominique Burgaud, parolier du conte musical "Le Soldat Rose" et réalisateur du clip "Les beaux yeux de Laure", le disque raconte en 16 chansons la trajectoire d'exception du couturier français, de son enfance à Oran à son ascension chez Dior,  et de ses folles années de créativité et d'excès à son retrait de la vie publique et à sa mort.

La sortie est précédée d'un teaser minimal et gonflé, dont l'auto-dérision vacharde prouve encore une fois que Chamfort n'est pas celui qu'on croit.

L'un des trois teasers d'"Une Vie Saint laurent"


Un album très varié musicalement
De par quelque bout qu'on le prenne, ce 12eme album d'Alain Chamfort est une réussite. Les paroles ? Enlevées, drôles ou sensibles, incisives quand il le faut, jamais platement biographiques tout en respectant à la lettre la chronologie d'une vie: qui dit mieux ?

Sur "A la droite de Dior", merveille Velvetienne relatant l'arrivée de Saint Laurent chez Dior en 1955, cela donne: "Tout est allé si vite aujourd'hui grâce à Dieu/Dois-je dire à Dior ?/J'ai un petit bureau à la droite de Dior/Dois-je dire "de Dieu" ?

"Prêt à porter", une vignette lucide au vitriol, débute par "Etre le jouet d'une poignée de riches/C'est s'offrir un destin de caniche/ Faire les robes des femmes d'ambassadeur/Qu'est-ce sinon de la déco d'intérieur ?"

Alain Chamfort en mode Yves Saint Laurent  © Ph. MazzoniCôté musique ? Pas le temps de s'ennuyer. Le disque nous embarque dans un tourbillon varié, s'inspirant sans pesanteur aussi bien du passé -rock sixties à la Velvet Underground ou à la Phil Spector, échos jazz façon Gershwin, clavecin et cordes de grand orchestre - que du présent le plus pointu avec des clins d'oeil discrets à Gorillaz, Air ou LCD Soundsystem (écoutez "Le jeune homme au balcon", "Les deux ne font qu'un", ou "Les Muses" vous comprendrez). Autant de citations malignes à mettre au compte de l'érudition sans oeillères du réalisateur de l'album, Jean-Philippe Verdin, connu des amateurs de musique électronique sous le nom de Readymade FC.

Un tel bijou, validé par Pierre Bergé dès 2008 avant même la mort de son compagnon Yves Saint Laurent,  n'a pourtant pas trouvé preneur chez les maisons de disques, que l'interminable naufrage a rendu plus frileuses que jamais.

Alain Chamfort et son partenaire Pierre Dominique Burgaud © Ph. MazzoniUn mode de distribution alternatif
Et c'est là que réside sans doute l'aspect le plus culotté de ce projet hors normes. Il fallait décidément être malin, opiniâtre mais aussi courageux et imaginatif pour lancer un album aussi long et coûteux à réaliser sans être soutenu par la puissance de feu d'une major. Chamfort et Burgaud se sont retroussés les manches, n'ont pas hésité à tout faire eux-mêmes, des livraisons de palettes de CD aux teasers vidéos, et ont frappé à toutes les portes.

Résultat: une formule de distribution alternative inédite, sur-mesure et diversifiée, à triple détente. A partir du 16 février il est ainsi possible d'acquérir le disque à la fois sur support CD en exclusivité sur un site de soldes de prêt-à-porter, venteprivee.com, au prix de 5,50 euros, mais aussi sous une forme plus luxueuse de livre-disque, édité chez Albin Michel, en vente (25 euros) dans toutes les librairies de France. Et puisqu'on ne saurait négliger aucune piste, "Une vie Saint Laurent" est aussi disponible simultanément sur toutes les plateformes légales de téléchargement depuis le 8 février.

Dans l'appartement-bureau de Pierre Dominique Burgaud sur les hauteurs du quartier des Abbesses où il nous reçoit début février, Alain Chamfort enchaîne les entretiens mais accorde à chacun la même attention, la même chaleur. Silhouette élancée sous chemise blanche et jean's brut, ridé mais avec classe, sans bouffissure ni relâchement, le chanteur apparaît plus élégant que jamais. Rencontre avec un dandy revenu de rien et prêt à tout,  y compris à glisser lui-même les commandes CD du public dans leurs enveloppes. Du cousu main, de l'artisanat soigneux, digne de la haute couture.


Rencontre avec Alain Chamfort
Lorsque Pierre Dominique Burgaud vous a proposé de faire un concept album autour d’Yves St Laurent qu’est ce qui vous a le plus surpris, qu’il vous choisisse vous ou que le projet tourne autour de Saint Laurent ?

Alain Chamfort : Pierre Dominique est un ami, on se voit tout le temps, donc je n’étais pas surpris qu’il me propose quelque chose. Mais sur Saint Laurent, oui. D’abord je ne suis pas un passionné de mode, et surtout, je ne voyais pas l’intérêt de chanter la vie de Saint Laurent. Je connaissais le couturier comme tout le monde, c'est à dire pas vraiment. Et ça ne me paraissait pas très grand public.

 

Alain Chamfort © Thomas VassortQu’est-ce qui vous a convaincu ?

Alain Chamfort : Lorsqu’il a commencé à me montrer des textes, je me suis documenté sur la vie de Saint Laurent. J’ai alors compris qu’il avait eu un destin exceptionnel qui sortait du domaine particulier de la mode. Il a accompagné les mouvements de société : il a été le premier à faire porter des costumes d’hommes aux femmes, le fameux smoking, il a assumé son homosexualité dès les années 50, il a démocratisé l'élégance en lançant le prêt-à-porter.

Qu’avez vous découvert en chemin de plus remarquable ou de plus touchant chez Yves Saint Laurent ?
Alain Chamfort : D’abord le fait qu’il sente sa différence tout petit. Son goût très précoce pour la mode, pour les décors, pour la beauté, inspiré par le modèle de sa mère, fait qu’il ne vivait pas comme un enfant de son âge. Et ensuite la fulgurance de son ascension : il s’est quand même retrouvé en responsabilité d’un grand groupe à 21 ans, à la mort de Christian Dior ! Ce qui est remarquable aussi c’est que vivant dans un milieu très protégé, très sophistiqué, il n’ait jamais perdu le lien avec ses contemporains, et puis qu’il ait été à la fois un modèle de rigueur classique et de modernité.

Le fait de travailler sur ce projet a-t-il stimulé votre créativité ?
Alain Chamfort : Je m’étais effectivement posé auparavant la question de l’utilité d’écrire encore des chansons. Là il y avait un plus, un discours, un moteur pour l’inspiration. En travaillant sur la vie de cet homme au destin exceptionnel on arrivait avec plus de matière.

Les biographies en chansons ne sont pas monnaie courante. On connaît surtout celle de Lou Reed et John Cale en hommage à Andy Warhol. Vous en êtes-vous inspiré ?
Alain Chamfort
 : Nous ne l’avons pas traité de la même manière mais ca a été un élément d’inspiration. On l’a plus pensé comme le « Melody Nelson » de Gainsbourg, ou le « Berlin » de Lou Reed.

Comment avez-vous procédé pour l’écriture avec Pierre-Dominique Burgaud ?
Alain Chamfort
 : il y a eu un ping pong entre nous. Parfois je composais la musique sur le texte qu’il avait écrit, d’autre fois c’était l’inverse, il adaptait son texte à la musique.

On est frappé dans ce disque par la diversité des styles déployés - on a même repéré LCD Soundsystem dans votre playlist iTunes lors d'un tout premier teaser. Ca s'est fait naturellement ?
Alain Chamfort
(il sourit) : Oui, ça donnait une variété au disque, c’était une manière de rendre la lecture moins linéaire. J’ai besoin de me nourrir, de découvrir des gens. J’écoute beaucoup de choses, Phoenix, Charlotte Gainsbourg, Arcade Fire, mais je ne connais pas toujours les noms. Un créateur couturier s’inspire aussi des autres, donc il n’y avait pas de raison de se priver de cet apport là. Et puis on a fait appel pour la réalisation à Jean-Philippe Verdin (connu sous le nom de Readymade FC dans la musique électronique NDLR). Je l’ai choisi précisément parce qu’il a une culture musicale très large. C’est lui qui a constitué le groupe de musiciens pour l’enregistrement, il a fait les maquettes et a écrit la musique de trois chansons.

Pensez-vous attirer un nouveau public à vous avec ce disque ?
Alain Chamfort : Je ne sais pas, en tout cas on ouvre toutes les fenêtres en grand ! (rires)

Vous avez été licencié par votre maison de disques en 2004 après une longue carrière. En gardez-vous une certaine blessure ?
Alain Chamfort : non, je ne me sens pas blessé. D’abord parce que je n’ai pas été le seul, même si j’en suis devenu malgré moi le symbole : il y a eu à cette période-là des licenciements en masse dans l’industrie du disque, qui s’est séparée de nombreux artistes mais aussi d’une grande partie de son personnel. Cette époque a été marquée par un changement de mentalité : les maisons de disques sentaient que les choses leur échappaient, elles paniquaient, elles ne savaient pas quoi faire pour enrayer la baisse des ventes de disques. Rapidement, elles ont tout mis sur le dos du piratage et tenté d’élaborer des réponses comme Hadopi. Mais elles ont un train de retard trop important. Le bateau coule, c’est le chaos.

Alain Chamfort  © Thomas VassortAvez-vous néanmoins contacté les maisons de disques pour votre nouveau projet ?

Alain Chamfort : oui, on a essayé mais ça n’a pas été concluant. Ils ne savaient pas comment prendre ce concept album. Ils semblaient effrayés par la complexité du projet. On s’est quand même entendu dire « mais pourquoi vous n’avez pas fait un album sur Zidane ? ». Ils devaient aussi avoir peur qu’en tant que vieux du business on ne se laisse pas faire, contrairement aux petits jeunes qu’on peut driver facilement. Au mieux, on nous disait que c’était bien et on ne nous rappelait pas; alors on n’a pas insisté.

Du coup, vous sortez ce disque en indépendant. Comment ca se passe et qu’est-ce que ca change jusque là ?
Alain Chamfort
 : Ce que ça change d’abord c’est qu’il faut imaginer des solutions et essayer de les mettre en application. Il faut se retrousser les manches, ne pas reproduire les erreurs du passé. Et puis trouver un modèle adapté, et forcément frapper aux portes. J’ai une connaissance, Jacques Antoine Granjon, le patron de venteprivée.com. Il nous a proposé de vendre le CD sur son site, qui revendique un fichier de 8 à 10 millions de clients. Le CD sera en vente à un prix dérisoire, 5,50 euros. Granjon ne prend pas de marge mais ca diversifie son offre et ça lui fait aussi de la publicité. Et pour nous, la marge est la même que si le disque était vendu 15 euros dans le circuit habituel. En même temps, l’album sera disponible sur les sites de téléchargement légal et une version livre-disque plus luxueuse (avec cd, paroles, biographie de Saint Laurent, photos etc…) sera mise en vente dans les librairies, ce qui rendra le disque visible dans un réseau commercial plus traditionnel.

Le modèle original de distribution inauguré par Radiohead (qui a proposé son dernier album au téléchargement sur son site pour un prix laissé à la discrétion des internautes) vous a-t-il inspiré ou au moins encouragé à sauter le pas tout seuls ?
Alain Chamfort : non, je ne pense pas. Radiohead a une fanbase énorme, seul un groupe de cette envergure pouvait se permettre ça. Je crois qu’aujourd’hui chaque projet devrait faire l’objet d’une distribution particulière, chaque cas devrait être travaillé de façon appropriée. 

Quelle a été la partie la plus difficile de ce projet ?
Alain Chamfort : C’est l’aspect auquel nous n’avions jamais été confrontés, l’envers du décor : la fabrication, les comptes, la paperasserie, les palettes à livrer. On fait tout nous mêmes, avec l’aide de copains bénévoles. Les envois promo ? C’est nous : on a envoyé 700 enveloppes avec le disque aux médias. Le teaser vidéo ? Fait maison. Les photos ? Réalisées par le fils d’un ami. Le graphisme de la pochette ? Des amis bénévoles. Les livraisons de CD à venteprivée.com ? Pierre Dominique fait le livreur. C’est bien, mais ça reste précaire, sur le long terme ce n’est pas solide.

Du côté des radios, dont le rôle est crucial pour le succès d’un disque, ca se passe comment ?
Alain Chamfort : Pour le moment, seules France Inter et Europe 1 sont partenaires. Sur le terrain FM on nous dit soit « c’est trop adulte », soit « trop moderne », en tout cas « pas starter ». Les radios sont segmentées : elles ont des cibles très précises et si le produit ne rentre pas dans la case, c’est niet. Mais évidemment, si le public s’en empare et en fait un succès ils récupéreront le truc. Or, médiatiquement, il y a des réactions positives. On va peut-être y arriver ? (sourire d’ange)

Question subsidiaire indiscrète: Pierre Bergé a-t-il fait un geste ?
Alain Chamfort:
il a donné son accord au projet dès le début mais il n'a pas contribué financièrement. En revanche, lors de la seconde vente de la collection d'objets et de mobilier d'Yves Saint Laurent, il m'a offert son piano. J'ai dû entièrement le faire restaurer mais c'était un beau geste, j'ai été touché.

 La suite ? Une place au Petit Palais, un ballet à Chaillot...
"Une Vie Saint Laurent" paraît à quelques semaines de l'ouverture le 11 mars d'une grande restrospective, la première du genre, autour de l'oeuvre du grand couturier au Petit Palais. Un espace y sera réservé aux chansons du disque d'Alain Chamfort avec des projections. L'album devrait également faire l'objet d'une adaptation au Théâtre national de Chaillot par les chorégraphes Dominique Hervieu et José Montalvo à la fin 2011.

Le site d'Alain Chamfort
Le clip de "A la droite de Dior"
cliquez ici