Robert Sadin
Richard Lehun - Deutsche GrammophonArt of Love renferme treize morceaux de Guillaume de Machaut (1300-1377), revisités par des artistes de tous horizons, tels que le vocaliste brésilien Milton Nascimento, la chanteuse de jazz Madeleine Peyroux, la rockeuse Natalie Merchant (ex-leader des Ten Thousands Maniacs), le pianiste de jazz Brad Mehldau, le musicien marocain Hassan Hakmoun...
Robert Sadin, chef d'orchestre, arrangeur et producteur new-yorkais, était de passage à Paris fin février. Depuis une quinzaine d'années, ce touche-à-tout insatiable et curieux, aussi chaleureux que discret sur sa vie, a multiplié les expériences et les projets auprès d'artistes de tous univers: musique classique, opéra, jazz, world music... Parmi ses collaborations les plus remarquées, en 1998, il a produit et arrangé l'album de son vieux complice Herbie Hancock, Gershwin's World, couronné aux Grammy Awards. En 2003, il était aux commandes de l'Alegria de Wayne Shorter. En 2009, il a produit l'album de Sting, If on a Winter's Night.
Du fait de son parcours et de sa formation classique, Robert Sadin concède être un grand familier de la musique de Guillaume de Machaut, célèbre compositeur et poète français du XIVe siècle. «C’est vrai que pour le grand public, aujourd'hui, Guillaume de Machaut est un quasi-inconnu, souligne-t-il. Mais sa musique m’est familière depuis des années, elle constitue une part importante dans l’histoire de la musique.» Outre le désir de faire découvrir cette musique, le projet de Art of Love constitue aussi un hommage et un clin d'oeil assumé, à quelque 37 ans d'intervalle, à un musicien précurseur dans la promotion des musiques anciennes et des brassages musicaux, David Munrow (1942-1976), qui avait réalisé en 1973 l'album L'art de l'Amour courtois, qui rendait déjà hommage à Machaut, parmi d'autres compositeurs.
Dans Art of Love, toutes les musiques sont signées Machaut, à deux exceptions près. La première: un sample africain (extrait d'une chanson, Song of Dawn - chanson de l'aube) qui, combiné à des vocalises de Milton Nascimento, lance le premier titre de l'album (Love without End) et en donne le ton. «J’aime bien utiliser des samples comme une petite saveur, juste une respiration venue d’un autre monde.» La seconde exception: une pièce très brève du compositeur français Solage, jouée par Brad Mehldau (Brad's Interlude). «J’avais travaillé sur ce morceau avant de décider que l’ensemble du projet serait dédié à Machaut. Il sonnait tellement bien, comme une espèce d’interlude, que nous l’avons conservé.»
Si Robert Sadin s'est permis une si grande liberté, c'est aussi parce que bien peu d'indications sur la manière de jouer Machaut et ses contemporains nous sont parvenues, après sept siècles. «Nous ignorons totalement de quelle manière cette musique était interprétée, à l’époque de sa composition, dans les années 1350-1360.» Résultat: sous la houlette du producteur new-yorkais, cet album sorti chez Deutsche Grammophon efface ces sept siècles d'histoire et abolit toutes les frontières entre pays, continents, chapelles musicales et époques. Pour les morceaux comprenant des paroles, les textes sont chantés ou déclamés en français, à l'exception de Love without End (chanté en anglais par Jasmine Thomas) et Tu, meu sonho vivo (chanté en portugais par Milton Nascimento). Tout en s'imprégnant des mélodies et des textes de Machaut, l'auditeur vogue du XIVe au XXIe siècle, du Maroc au Brésil, de l'Amérique du Nord au Bénin, des percussions brésiliennes (Comment) aux vocalises nord-africaines (Douce Dame), du poignant poème galant (Amour me fait désirer) à l'humour africain (Python)...
Du coup, il est légitime de se demander comment le producteur a pu gérer le dosage entre les partitions de Machaut et l'espace d'improvisation dont disposaient les musiciens: «Il n’y avait pas de règle stricte. Chaque chanson requerrait un traitement différent, chaque musicien possédait son fonctionnement propre. Parfois, on recréait un accompagnement, ce qui donnait une grande liberté tout en gardant à l’esprit que ce que l’on jouait devait soutenir la ligne vocale du morceau. Dans d’autres cas, on élaborait des extensions aux chansons, comme des solos. Pour chaque chanson, chaque musicien essayait de gérer ce travail individuellement pour trouver le bon équilibre entre l’oeuvre originale et les parties additionnelles.»
La délicatesse des arrangements, la subtilité des associations entre
les styles, la dissolution indolore des cloisons, font de cet album audacieux une belle réussite. En ces temps de repli communautaire et d'invocation des "identités" de tous ordres, les musiciens de Art of Love nous donnent une belle leçon à méditer. «Comment peut-on vivre sans être intéressés par les autres, et sans interagir avec eux de tant de façons différentes, notamment dans le domaine musical ? Avec l’ère numérique et la multiplication des enregistrements, il y a de plus en plus de moyens d’écouter différentes musiques, de communiquer sur des longues distances. Pour moi, l’aspect de la musique qui est peut-être le plus excitant, c’est de déterminer comment toutes les traditions musicales peuvent conserver leur intégrité tout en se mélangeant.»
Robert Sadin, Art of Love
Sorti le 8 février 2010
Deutsche Grammophon / Universal
Voir aussi:
>> Le clip de "Douce Dame"
>> Le site officiel de l'album Art of Love
>> Un site en hommage à David Munrow, pionnier de la promotion des musiques anciennes en Grande-Bretagne
Robert Sadin: souvenirs de studio
Le producteur new-yorkais évoque quelques-uns des artistes qui ont collaboré sur l'album Art of Love:
A propos de Milton Nascimento et Tu, meu sonho vivo
"Il y a quelques années, il s’est produit avec le New York Symphony Orchestra à l'occasion de concerts que je dirigeais. Cette rencontre fut très positive et agréable, et les concerts très réussis. Depuis, nous sommes restés en contact, avec l’espoir de retravailler ensemble un jour. Quand je lui ai écrit pour lui proposer de travailler sur l’album, il a accepté tout de suite. Nous avons passé plusieurs jours à répéter. Tant que Milton ne s’est pas imprégné totalement, en profondeur, de la musique, il n’est pas prêt à chanter. Un autre artiste aurait pu apprendre la partition parfaitement, se présenter au studio, la répéter durant vingt minutes et dire : «C’est bon, je suis prêt à chanter.» Mais Milton a besoin de ressentir l’oeuvre de l’intérieur, sans même avoir besoin d’y penser, comme s’il s’agissait de sa propre musique. Cela a pris quelques jours. J’allais lui rendre visite chaque jour chez lui (à Rio, ndlr), on a passé pas mal de temps ensemble, et finalement, après deux jours passés à travailler avec le piano, il m’a dit : «Allons au studio d’enregistrement.» Ce travail ne concernait qu’une chanson (Tu, meu sonho vivo), mais c’était quelque chose de si profond en lui, que c’est sorti très naturellement.»
A propos de Natalie Merchant et Natalie's Song
«Cela s’est passé un peu de la même façon qu’avec Milton. Il existe une espèce de fraternité entre eux. Natalie, qui ne parle pas français, était supposée chanter les paroles de Natalie’s Song. Elle avait commencé à les apprendre et à les assimiler de manière brillante, car elle a une oreille extraordinaire pour les langues étrangères. Pourtant, à un moment, alors que nous étions en train de répéter la chanson et l’accompagnement à la guitare (avec Romero Lubambo, ndlr), sans se soucier de la prononciation du texte, Natalie a commencé à fredonner la mélodie. C’était tellement beau, apaisant et engageant, que je me suis dit que les paroles risqueraient de nous éloigner de cette qualité. Je ne pense pas que Natalie ait été frustrée de renoncer au texte. En tout cas, je pense que nous avons créé une espèce d’atmosphère musicale, dans laquelle les mots pouvaient être suggérés, imaginés, sans être obligatoirement prononcés, ce qui permettait de se concentrer sur la mélodie dans ce cas précis.»
A propos de Madeleine Peyroux et Amour me fait désirer
«Madeleine parle français. D’ailleurs, sa mère est une spécialiste de l'époque médiévale. Je voulais que cette pièce soit accompagnée par un solo de violon, dans une sorte de duo. Nous avions demandé à une personne, qui était francophone, d’enregistrer le texte français à New York. Le résultat était très correct, mais je n’étais pas satisfait de la façon dont il s’accordait avec la musique. Je me suis dit qu’il serait préférable de solliciter une musicienne, pour cette récitation, car elle ressentirait ainsi les phrases musicales. Je connaissais Madeleine depuis un certain temps, je l’ai appelée. Elle était très accaparée par les ultimes préparatifs d’une tournée en Europe. Malgré son emploi du temps très serré, elle est venue au studio, elle a apporté une toute nouvelle lecture au phrasé, aux mots, qui s’est parfaitement accordée au violon de Mark Feldman.»
A propos de la soprano américaine Celena Shafer et Doux visage
«Pour cette chanson, je voulais spécifiquement une artiste lyrique. Sur les chansons comme celle de Milton ou de Natalie, nous ne disposions que d’une ligne mélodique écrite par Machaut. Sur d’autres partitions du compositeur, vous pouvez trouver deux, trois ou quatre parties différentes. Il n’est pas toujours évident de déterminer quelle est la partie réservée au chant, celle réservée aux instruments. Pour Doux Visage, nous avons trois parties qui, ensemble, créent une harmonie. Je voulais conserver ces trois parties sur un pied d’égalité, car les harmonies sont très frappantes. Si nous avions eu trois chanteurs, cela aurait sonné comme un groupe de chanteurs, il n’y aurait pas la qualité que je recherchais. Finalement, il y a le violon, le violoncelle et une voix. Dans ce registre précis, cela donne toute sa spécificité à une chanteuse classique, capable d’apporter des intonations et un soutien particuliers grâce au contrôle du souffle et des attaques. J’ai découvert Celena sur une cassette qu’elle avait enregistrée à Amsterdam, lors d’une représentation de l’opéra Ariane à Naxos de Richard Strauss, dans lequel elle campait le rôle de Zerbinette avec une grande clarté et simplicité. Elle vit à Salt Lake City. Elle se trouvait à New York pour chanter avec le New York Philharmonic. Entre les répétitions et le concert, elle a pris une journée de son temps pour venir enregistrer au studio.»
A propos de Lionel Loueke et Python
«Je le connais depuis quelque temps. C’est John Ellis, le saxophoniste et clarinettiste qui joue sur l’album, qui m’a suggéré de collaborer avec lui. Alors que nous commencions à travailler sur ce disque, j’ai participé à une tournée avec Herbie Hancock et un orchestre. Or à cette époque, Lionel travaillait avec le groupe de Herbie. Nous avons eu l’occasion de discuter de Machaut, et sommes devenus assez proches. J’ai d’ailleurs produit un de ses albums, Virgin Forest (en 2006, ndlr). Pour toutes les chansons de l’album, nous avons essayé au maximum de coller aux textes originaux, ne nous permettant que de légers changements pour des nécessités de rimes, par exemple. Python est la seule chanson du disque pour laquelle nous avons un peu dévié du sujet initial, qui est de nature mythologique. Au lieu de cela, nous avons tenté une approche plus humoristique, plus osée, inspirée de l’Afrique de l’ouest.»
A propos de Hassan Hakmoun et Douce Dame
«C’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup, avec qui j’ai déjà travaillé sur des projets précédents. Pour moi, les liens entre l’Afrique du nord et l’Europe sont très importants, quand on se souvient que la péninsule ibérique a été occupée par les Africains du nord durant tant d’années. Du côté des ensembles européens de musiques anciennes, au cours des dix, quinze dernières années, il y a eu un grand intérêt dans le fait de combiner des éléments nord-africains dans leur travail. Donc ce n’était pas quelque chose de nouveau, pour moi, je le ressentais déjà fortement. Hassan a apporté un peu de ce mélange d’éléments. J’avais envie de le voir improviser, plutôt que de le voir chanter des morceaux qui n’auraient pas forcément correspondu à sa tradition vocale. Je lui ai donc proposé d’écouter, et de chanter comme il le ressentait. De tous les chanteurs du projet, il était le plus libre, à l’opposé exact de Celena qui avait le cadre le plus strict.»
A propos de Robert Sadin... chanteur sur Dame, si vous m’êtes lointaine !
«Ce sont mes débuts en tant que chanteur ! J’avais un interprète en tête, un chanteur légendaire, de langue française, d’un certain âge, qui était intéressé par ce morceau, et qui n’a finalement pas pu le faire. J’avais enregistré moi-même une version chantée du morceau, que j’avais envoyée à ce chanteur. L’un des musiciens, Cyro Baptista, a entendu cette démo et m’a dit : «Ca sonne bien, fais-le !» En fait, je travaille avec des chanteurs depuis des années, en tant que coach vocal, chef d’orchestre et producteur. A force de conseiller tant de chanteurs, je me suis dit que c’était à mon tour de me lancer !»
A propos du percussionniste Cyro Baptista
«Je n’ai pas envie de dire qu’il est unique, car tout le monde l’est... Lors d’une session d’enregistrement, la plupart des percussionnistes ont l’habitude de construire, au départ, un rythme de base en guise de modèle, puis de l’enrichir au bout de quelques minutes, puis d’y ajouter éventuellement une partie improvisée. Cyro, lui, possède une imagination tellement vivace, il réfléchit si vite, qu’il n’a pas le temps de s’installer et de battre un même rythme durant plusieurs minutes, il s’ennuierait trop ! Du coup, le temps d’une seule prise, il passe d’un instrument à l’autre, écoute la musique, et voit ce qui l’inspire. Du coup, plus tard, je dois faire mon propre montage, car c'est forcément moins organisé. Mais c’est beaucoup plus vivant et excitant. Il a grandi au Brésil, où se situe sa culture de base. Mais il vit à New York depuis des années, après avoir vécu en Europe. Il a assimilé des tas de choses différentes...»
A propos du pianiste Brad Mehldau
«Brad est l’un des musiciens les plus brillants et merveilleux que je connaisse, tous genres confondus. Nous sommes très proches, cela fait longtemps que nous nous connaissons, nous avons déjà travaillé ensemble. Il possède la virtuosité au clavier, la virtuosité mentale, le sens de l’harmonie et l’esprit de collaboration. C’est quelqu’un d’absolument fascinant.»
Propos recueillis par A.Y.


