Esa-Pekka Salonen le 31 janvier 2011 au Théâtre du Châtelet, à Paris

Esa-Pekka Salonen le 31 janvier 2011 au Théâtre du Châtelet, à Paris

Annie YANBEKIAN
L'édition des vingt ans se tient au Châtelet jusqu'19 février, soit 13 concerts gratuits dédiés au musicien finlandais

Esa-Pekka Salonen, connu en tant que chef d'orchestre, est à l'honneur du festival organisé par Radio France, qui rend spécifiquement hommage au compositeur.

L' Orchestre philharmonique de Radio France, son Choeur, sa Maîtrise, des formations invitées et de nombreux solistes, parmi lesquels le pianiste Bertrand Chamayou, participent à l'événement.


Présences, festival qui célèbre la création musicale contemporaine, a été créé en 1991. "Délocalisé" en région lors des trois saisons précédentes (à Lille, Montpellier, Metz, Toulouse...), le festival fait son grand retour au coeur de la capitale, au Théâtre du Châtelet, et s'échelonne sur trois week-ends.

Seul le mini-concert d'ouverture, jeudi 3 février, a eu lieu symboliquement à l'Institut finlandais, en présence d'Esa-Pekka Salonen. La salle n'étant pas très grande, il fallait réserver, et c'était complet bien avant le jour J.

A compter de vendredi 4 février, le Châtelet entre en jeu. Le compositeur finlandais dirige le Philharmonique, la Maîtrise et le Choeur de Radio France, ainsi que deux solistes, la soprano canadienne Barbara Hannigan et la mezzo-soprano finlandaise Virpi Räisänen-Midth, pour un programme incluant notamment "Insomnia" (2002) du maestro finlandais, la création mondiale d'une courte pièce, "Dona nobis pacem" (2010), ainsi que des oeuvres de Messiaen et Ligeti.

Le festival, au cours desquels quelque 35 oeuvres d'Esa-Pekka Salonen doivent être jouées, dont deux créations mondiales (programmées le 4 et le 19 février), et quelques créations françaises. Le compositeur dirige lui-même ses oeuvres à la tête du Philharmonique de Radio France à quatre reprises (4, 6, 12, 19 février). Présences offre une quasi-intégrale de l'oeuvre de Salonen, à de rares exceptions près, telles que des pièces de jeunesse que le compositeur a lui-même retirées de son catalogue. Cette rétrospective permet de découvrir un compositeur très doué à l'écriture riche et complexe, en perpétuelle évolution, ayant rejeté dans sa jeunesse certains héritages de ses prédécesseurs (dont son prestigieux compatriote Jean Sibelius en personne) au profit d'expérimentations éclectiques, avant de renouer peu à peu avec l'apport des mélodies et des tonalités, et se réconcilier avec ses aînés.

Elsa-Pekka Salonen, qui se considère davantage comme un compositeur que comme un chef d'orchestre, ne boude pas son plaisir d'être à l'honneur d'un festival organisé par Radio France. "En ces temps d'incertitude sur l'avenir de nos sociétés et de nos systèmes occidentaux, l'investissement dans un tel projet ne pouvait émaner que d'une radio publique nationale", a-t-il souligné lundi lors d'une conférence de presse au Châtelet. Il a rappelé au passage son attachement au Théâtre du Châtelet -où il a dirigé trois opéras et plusieurs concerts, "un lieu tellement chargé d'histoire" et dont la sonorité a inspiré les initiateurs de la construction du Disney Concert Hall de Los Angeles, a-t-il relaté. Mais ce qui le motive le plus, c'est le principe de la gratuité des concerts de ce festival. "Cette seule pensée m'inspire énormément. Je me sens à la fois heureux, excité et stressé !"

Outre les oeuvres de Salonen composées entre 1976 et 2011 (L.A. Variations et Floof  figurent parmi les plus connues), d'autres compositeurs figurent au programme du festival, parmi lesquels la Finlandaise Kaija Saariaho, complice de longue date du chef d'orchestre, mais aussi Igor Stravinsky, Edgar Varèse, Maurice Ravel, Olivier Messiaen, György Ligeti, Claude Debussy, Alban Berg...

Un musicien tiraillé entre direction et composition
Esa-Pekka Salonen, 52 ans, grand connaisseur et défenseur de la musique contemporaine, a fait des études de cor à l'Académie Sibelius de Helsinki. Il s'est ensuite tourné vers la direction d'orchestre et a suivi l'enseignement du compositeur Einojuhani Rautaavara au milieu des années 1970.

A partir de 1977, associé à plusieurs collègues musiciens comme Kaija Saariaho et Magnus Lindberg, il a oeuvré, au sein du collectif Korvat Auki ("oreilles ouvertes"), à la promotion de la musique contemporaine, organisant concerts et conférences. En 1981, il a co-fondé l'orchestre de chambre Avanti !, lui aussi dédié à la création contemporaine -et qui participe au festival Présences. Entre-temps, Esa-Pekka Salonen a connu de plus en plus de succès comme chef d'orchestre, notamment auprès du Philharmonia de Londres. Il a travaillé en tant que chef principal de l'Orchestre symphonique de la Radio suédoise (1982-1995), a dirigé l'Orchestre philharmonique d'Oslo (1985-1989).

Durant 17 ans, Esa-Pekka Salonen a été le chef emblématique de l'Orchestre philharmonique de Los Angeles (1992-2009), avant de s'engager à partir de 2008 avec le Philharmonia de Londres. A l'origine, Esa-Pekka Salonen a étudié la direction d'orchestre dans la perspective de défendre lui-même ses compositions sur scène. Mais cette activité lui a pris de plus en plus de temps au fil des ans. Ce manque de disponibilité s'est combiné à des dilemmes d'ordre créatif face aux choix multiples qui s'offraient sur les orientations à donner à sa musique qu'il voulait libre de toute influence, alors qu'il baignait 24 heures sur 24 dans la musique des autres... En 2000, Esa-Pekka Salonen s'est offert une année sabbatique afin de se consacrer totalement à la composition. Il compte s'offrir, de nouveau, "six ou sept mois de pause en 2013 ou 2014". En attendant, son double agenda de directeur et de créateur est déjà saturé.

Voir aussi:
>> Site et programme du festival
>> Site du Théâtre du Châtelet
>> Site offidiel d'Esa-Pekka Salonen

 Esa-Pekka Salonen en concert à Los Angeles en octobre 2003, au Disney Concert Hall - AFP/Carlo AllegriLe grand écart entre la direction d'orchestre et la composition, selon Esa-Pekka Salonen

La différence entre la direction d'orchestre et la composition ne s'explique pas qu'en termes de gestion du temps. Diriger est une activité qui suscite un haut niveau d'énergie et qui se veut intensivement sociale. Vous travaillez avec cent personnes. Vous avez affaire à un public -enfin, la plupart du temps (rires) ! Les délais sont assez courts. Bien sûr, vous avez étudié en amont   les partitions durant des années. Mais le processus entre la première répétition et le premier concert s’avère plus court. Ensuite, vous vous produisez en concert. Dans le meilleur des cas, les gens applaudissent ! Ensuite, vous partez, vous dînez et savourez un verre de vin, et vous vous couchez, jusqu'au prochain concert.

La composition, c'est complètement différent. C'est très lent. C'est complètement solitaire. Le niveau d'énergie est totalement autre. Pour moi, le principal défi consiste à passer du haut niveau d'énergie de la première activité, au projet à long terme de la seconde. J'essaie d'éviter les moments de panique en collectant, sans cesse, des nouveaux matériaux. Même quand je dirige, je mets par écrit des pensées, quelles qu'elles soient, des idées, des harmonies... Je les collecte comme un écureuil qui ferait ses réserves pour l'hiver ! Alors, quand «l'hiver» arrive, c'est-à-dire les jours dédiés à la composition, je m'installe à mon bureau. Ainsi, je ne me retrouve pas confronté à cette panique de la page blanche, puisque j'apporte déjà quelque chose. Je peux commencer à filtrer les idées qui n'ont pas de potentiel, celles qui pourraient en avoir, celles qui sont vraiment prometteuses... Souvent, certains projets se chevauchent, et des matériaux recueillis pour le projet précédent peuvent s’appliquer au projet suivant... J'essaie de vivre de telle sorte que je n'aie pas à «arrêter le moteur». C'est la chose la plus difficile. C'est la leçon que j’ai tirée de mon année sabbatique en 2000. J'ai donné mes derniers concerts, puis j'ai pris quelques jours de congé. Ensuite, je suis allé à mon studio et me suis assis. Et je me suis dit: «Mon Dieu, je suis assis ici pour une année ! Et mon téléphone ne sonne plus. Et je ne dirige plus...» Je pense que tout un chacun a déjà connu ce genre de panique, quand il entame un nouveau projet de vie. Par la suite, ça passe, une fois qu'on l'a déjà vécu, qu'on sait ce que c'est. C'était il y a onze ans. J'ai décidé que je ne voulais pas commencer à partir de zéro, qu'il me fallait toujours garder quelque chose en attente.


De l'attachement viscéral aux forêts de Finlande
J'ai quitté Los Angeles pour retrouver l'Europe il y a un an et demi (quand il s'est engagé avec le Philharmonia de Londres, ndlr), avec ma famille, après y avoir vécu 17 années. L'une des raisons principales à ce retour était qu'il serait plus facile de revenir en Finlande. J'ai gardé une maison de campagne sur la côte. Elle manque quand je n'y suis pas. J'ai toujours ma famille, ma mère, des amis, là-bas. Malgré toutes les années passées en Californie, à chaque fois que je me rendais en forêt, j'avais la sensation que quelque chose sonnait faux. Les oiseaux sonnaient faux. Les arbres sonnaient presque juste... mais un peu faux ! Et les fleurs sonnaient faux... Rien ne sonnait juste, en fait... Je n'ai jamais vécu ce type d'expérience en ville. Paris, c'est Paris, Londres c'est Londres... Mais la seule forêt qui ne soit pas "fausse", c'est la forêt finlandaise ! C'est quelque chose de très profond. Dès que je me retrouve dans la forêt finlandaise, j'identifie chaque oiseau, chaque odeur. C'est une expérience très profonde que l'on ressent dès l'enfance, sans en être conscient, et qui demeure en vous tout au long de votre vie. Les choses de la ville, vous pouvez les apprendre. Pas les choses de la nature.

Propos recueillis par A.Y. lors de la conférence de presse du 31 janvier 2011 au Théâtre du Châtelet.

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