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MODE ET ANOREXIE

15/06/2009 | 11:01 par Corinne Jeammet

Vogue britannique critique les stylistes

- Un mannequin trop maigre -

Un mannequin trop maigre

© France 2

La rédactrice-en-chef a reproché aux stylistes de fabriquer des collections dans des tailles "toujours plus petites"

Le quotidien britannique Times a publié le 12 juin 2009 des extraits d'une lettre, qui n'avait pas vocation à être rendue publique, adressée par Alexandra Shulman aux plus grandes griffes dont Karl Lagerfeld, John Galliano, Prada, Versace ou Yves Saint Laurent et Balenciaga, "à propos d'un sujet qui devient de plus en plus préoccupant".

"Depuis que je suis chez Vogue, la taille des vêtements que les mannequins doivent porter est devenue considérablement plus petite. Nous en sommes arrivés à un point où la taille des vêtements ne convient même plus aux mannequins vedettes", a-t-elle écrit. "Au contraire, nous devons faire appel à des jeunes filles au squelette proéminent, sans poitrine ni hanches, pour entrer dedans. De nos jours, je demande fréquemment aux photographes de retoucher (les clichés) pour que les mannequins paraissent plus charnus", a-t-elle ajouté.

Le débat international sur l'extrême maigreur des jeunes filles et jeunes hommes dans les défilés a été lancé après le décès en 2006 de plusieurs mannequins qui ne s'alimentaient quasiment plus.

"Je dois souvent publier des photos de visages en couverture, plutôt que des photos où l'on voit les vêtements, parce que mon lectorat est mal à l'aise face à la taille des mannequins lorsqu'ils sont vus en pied", a poursuivi Mme Shulman. Les séances photos des magazines sont réalisées six mois avant la sortie dans le commerce des collections, et sont donc effectuées avec les vêtements utilisés lors des défilés, qualifiés de "minuscules" par Mme Shulman.

Une responsable de l'organisation caritative Beat spécialisée dans les désordres alimentaires a salué cette initiative: "C'est très bien. La controverse sur la taille zéro des mannequins a été un avertissement". "La mode britannique montre le chemin en la matière, et il est très encourageant de voir Vogue, qui est le magazine de mode par excellence, prendre une telle position", a souligné Emma Healey.

Avis du professeur Philippe Jeammet (Sources: AFP)

La mode "n'a pas créé l'anorexie" mais peut "favoriser" le trouble en valorisant l'extrême minceur, met en garde le professeur Philippe Jeammet, qui dirige un des rares services spécialisés à Paris dans les troubles alimentaires de l'adolescent et du jeune adulte, à l'Institut  mutualiste Montsouris.

Q - Y a-t-il une responsabilité des milieux de la mode dans l'anorexie?
R - L'anorexie a existé indépendamment de la mode. Quand elle a été individualisée à la fin du 19e siècle ce n'était pas la mode  "maigre". Ce n'est donc pas la mode qui crée l'anorexie, mais c'est l'ambiance générale qui peut la favoriser en valorisant ce mode  d'expression. La mode, la danse, les gymnastes sont des milieux à risques. Chez les garçons ce sont les culturistes. Ce serait bien que ces milieux se montrent vigilants en disant: "Voilà on n'a pas besoin d'avoir des mannequins maigres, il suffit qu'elles soient belles, qu'elles soient minces, qu'elles soient normales. Mais on n'a pas besoin qu'elles descendent à une maigreur anormale". Et on connait les normes: c'est l'indice de masse corporelle (IMC, calculé en divisant le poids par la taille au carré). En dessous de 18, c'est problématique. Donc ne valorisons pas la minceur dans ses extrêmes.

Q - Y a-t-il une augmentation des cas d'anorexie?
R - On s'accorde pour penser que depuis 50 ans il y a une montée de la  fréquence de l'anorexie, surtout dans sa variante boulimique, avec des vomisssements pour maintenir le poids normal. On compte 1 garçon pour 10 filles anorexiques. L'incidence dans la  population est de 1% environ pour l'anorexie, 3% pour la boulimie. Cela fait quand même en France 40.000 à 50.000 anorexiques, et 10% vont mourir sans le vouloir.

Q - Comment expliquer la mort de cette jeune mannequin de 18 ans?
Ce n'est pas un suicide, ces jeunes anorexiques ne veulent pas mourir, je dirais même que l'anorexie est une lutte par rapport à leur doute sur elles-mêmes, leur manque de confiance en elles. Elles ont l'impression que par cette conduite, elles se rassurent sur leur pouvoir de modeler leur corps. Elles meurent des conséquences de leur anorexie, pas d'une volonté de mourir. Elles font comme cette jeune fille, elle font une infection dont elles ne se relèvent pas.

France: mannequin, une profession réglementée

Professionnels de la mode, de la pub, des médias et la ministre de la Santé ont signé une charte contre l'anorexie.


Mme Bachelot et les signataires de la "charte d'engagement volontaire sur l'image du corps et contre l'anorexie", le 9/04/2008, veulent lutter contre cette maladie. Ils s'engagent à "sensibiliser le public à l'acceptation de la diversité corporelle" et à "participer" aux actions de prévention mises en place par le gouvernement ou des associations.

La profession de mannequin est, depuis les années 90, réglementée en France, ce qui n’est pas le cas d’autres pays :
- les agences de mannequins doivent posséder, pour exercer, une licence délivrée par la Préfecture de leur département,
- la France est soumise à une réglementation stricte à l’emploi des mineurs de moins de 16 ans, pour lesquels les agences doivent obtenir un agrément spécifique. Ces mineurs sont soumis à des visites médicales régulières.

L'Espagne, la première à prendre des mesures

Les professionnels de la mode de France, d'Italie, des Etats-Unis et de Grande-Bretagne s'en tiennent à l'autorégulation pour combattre la maigreur excessive des mannequins, seule l'Espagne recourt à des règles contraignantes.

Madrid a été la première capitale européenne à prendre des mesures, interdisant en septembre 2006 les mannequins en dessous d'un certain indice de masse corporelle au Pasarela Cibeles, grand rendez-vous de la mode madrilène.

A Madrid, seules les jeunes femmes dont l'indice de masse corporelle (le poids en kilos divisé par la taille au carré) est supérieur à 18 (plus de 56  kg pour 1m75) sont désormais autorisées à défiler. En outre, début 2007, le gouvernement espagnol et les grandes marques comme Zara ou Mango, ont passé un accord prévoyant de placer en vitrine des mannequins de taille 38 au moins, et ne pas marginaliser les grandes tailles au fond du  magasin.

La Fashion Rio aborde le problème de l'anorexie

La Fashion Rio, premier événement de la saison de la mode au Brésil, a mis en lumière le problème de l'anorexie, après le décès à Sao Paulo du mannequin Ana Carolina Reston (21 ans) en novembre 2006 des suites de cette maladie.

Les responsables de la XIème édition de la Fashion Rio ont organisé en janvier un débat sur l'anorexie avec des médecins, des responsables d'agences de top-modèles et un ancien mannequin anorexique. "La société doit être alertée comme un tout. Les défilés ne sont qu'un reflet de la société. Si les mannequins sont maigres sur les podiums c'est qu'il existe un modèle dans la société qui demande aux femmes d'être de plus en plus maigres. A partir du moment où la société changera de modèle, les défilés suivront", a déclaré à l'AFP l'organisatrice du Fashion Rio, Eloysa Simao.

Pour les défilés, un certificat médical est exigé des mineures mais ce n'est pas une nouveauté. "Le certificat médical a toujours été obligatoire dans le Fashion Rio pour les moins de 18 ans. La seule différence cette année est que nous avons décidé de ne pas prendre les moins de 16 ans", a dit Mme Simao. Mais cette mesure découle d'une nouvelle loi qui veut "que les moins de 16 ans ne travaillent que comme apprentis dans tous les domaines, chose impossible pour les mannequins", souligne Mme Simao.

Joana de Vilhena Novaes, psychiatre et auteur du livre "L'intolérable poids de la laideur" avertit que "la graisse est devenue une véritable phobie sociale". Il faut discuter non seulement de la mode "mais aussi de la réglementation des médicaments pour maigrir, de l'industrie des académies de gymnastique, de toute l'industrie du bien-être". La société devrait, selon elle, s'interroger sur les causes de ces troubles alimentaires chez les jeunes.

G-B: 16 ans minimum et un certificat médical

Les mannequins devront avoir au moins 16 ans pour pouvoir participer aux défilés de la Semaine de la mode de Londres, et devront, dès 2008, présenter un certificat médical, a indiqué à la mi-septembre 2007 le Conseil britannique de la mode (BFC), après la publication d'un rapport sur ce sujet.

"Façonner un avenir sain", rapport sur la santé des mannequins dans les défilés de mode, émet 14 recommandations dont "aucune n'est plus importante qu'une autre", a insisté la baronne Denise Kingsmill, présidente de la commission d'experts formée en mars.

"Ce rapport est un point de départ utile pour l'avenir", a souligné Mme Kingsmill, soulignant la nécessité d'une entente avec les défilés de Paris, Milan et New York. "Nous nous engageons à appliquer dès que possible toutes les recommandations qui sont de notre ressort", a déclaré Hilary Riva, directrice générale du BFC.

Certaines vont être mises en oeuvre dès la semaine de la mode de Londres de septembre 2007: le cahier des charges signé par les stylistes impose un âge minimum de 16 ans sur les podiums, un "environnement sain" sera assuré dans les loges (pas de drogue, pas de cigarette, nourriture saine), une pièce de repos a été réservée aux mannequins, dans laquelle elle trouveront de la documentation sur les désordres alimentaires.

Mais le rapport n'a pas suggéré l'instauration d'un indice de masse  corporelle (IMC, rapport poids-taille) minimum pour autoriser un mannequin à défiler. "C'est un test assez cru qui n'est pas suffisant pour déterminer si une jeune fille est en bonne santé", a expliqué Mme Kingsmill. Le certificat médical, délivré par un médecin spécialisé, devra préciser si le mannequin "est apte au travail". S'il souffre d'un désordre alimentaire, il pourra défiler "si son problème est sous contrôle", a ajouté le docteur Adrienne Key, membre de la commission.

Le rapport recommande le lancement d'une étude sur les désordres alimentaires chez les mannequins: se référant aux similitudes avec l'athlétisme, il a estimé que 40% des mannequins souffraient de problèmes de ce genre. Dans la population, la moyenne est de 4%. "Il y a urgence" à développer un programme d'éducation et de sensibilisation.

Autre préconisation: que les manipulations par informatique des photos publiées dans les magazines soient signalées afin de ne pas véhiculer "une esthétique hors de portée". Les membres de la commission, à l'exception de sa présidente, se sont engagés à contrôler pendant deux ans l'application de ces recommandations.

Code éthique en Italie mais des mannequins exclues

15 mannequins jugées "trop maigres" ont été exclues d'un défilé auquel elles devaient participer le 10 juillet 2007 à Rome par la couturière italienne Raffaella Curiel, une décision qui a relancé le débat sur l'anorexie dans les milieux de la mode. "J'avais demandé à ne pas faire travailler des filles aux mensurations anormales (...) J'ai pourtant dû en licencier 15 qui étaient en dessous de la taille 40" (l'équivalent d'une taille 36 en France), a déclaré Raffaella Curiel.

Une mannequin qui a défilé dans le cadre de "AltaRoma AltaModa" a dénoncé le renvoi de ses collègues. "Associer la taille 38 (34 en France) à l'anorexie est une stupidité", a déclaré Bianca Balti. Une thèse reprise par le couturier Lorenzo Riva, qui a engagé des mannequins renvoyées par Mme Curiel. "On ne peut pas mettre des femmes rondes sur les podiums de la haute couture. Les modèles sont maigres par nature", a-t-il dit aux journalistes.

Un manifeste anti-anorexie est entré en vigueur début 2007 en Italie, stipulant notamment l'interdiction de défiler aux jeunes filles de moins de 16 ans et l'obligation de présenter un certificat médical affirmant que la modèle ne souffre d'aucun trouble alimentaire. Il ne prévoit cependant pas de sanction.

Le gouvernement italien a signé avec la Fédération de la mode et les stylistes un "code éthique" contre l'anorexie. Il vise à s'attaquer au problème des mannequins trop maigres. Le code qui "s'engage à protéger la santé des modèles qui participent aux défilés, fait la promotion d'"un mode de vie saine", a souligné la ministre de la Santé Livia Turco fin décembre 2006.

Selon le document signé par le ministère italien de la jeunesse et des sports, la chambre nationale de la mode et l'association professionnelle Alta Roma, le défilés de mode de Milan et Rome devraient même avoir plus fréquemment recours aux mannequins aux mensurations généreuses (de taille 46 et 48 selon la grille italienne, correspondant aux 42 et 44 françaises).

Le texte prévoit l'interdiction des défilés aux jeunes filles de moins de 16 ans. Un contrôle médical sera imposé aux mannequins pour s'assurer que leur indice de masse corporelle n'est pas inférieur à 18, seuil jugé dangereux par la médecine. Toute jeune fille en-dessous de cette limite ne pourra pas défiler.

Les USA adoptent des réglementations

Les créateurs de mode américains ont redit début février 2007 leur volonté de lutter contre la maigreur maladive des mannequins, sans  édicter des règles, une position qui ne fait pas l'unanimité aux Etats-Unis où certains appellent à des mesures d'interdiction.

Sous les tentes de la semaine des défilés de New York, le top model Natalia Vodianova a raconté son enfance dans une famille pauvre de Russie, où manger était une nécessité, puis son arrivée dans le milieu de la mode et la montée croissante des troubles alimentaires et des doutes sur son image. "En 2002, j'ai commencé à défiler et j'ai senti la pression du secteur. Après la naissance de mon fils, je pesais encore moins qu'avant ma grossesse. je perdais mes cheveux, j'étais nerveuse, hypersensible et je ne m'en rendais pas compte! Il a fallu qu'un ami docteur me mette devant la réalité!" "Comment, adolescentes, savoir ce qui est bien pour nous? Je vois chez certaines combien il est difficile de maintenir l'estime de soi", poursuit-elle, se félicitant des premières recommandations émises aux Etats-Unis.

L'assemblée était réunie par le Conseil des créateurs de mode  d'Amérique (CFDA), qui vient d'émettre des recommandations."Notre métier est de créer des images qui font rêver et il est important de promouvoir la santé comme faisant partie de la beauté", a insisté la présidente du CFDA, Diane von Furstenberg.

Le CFDA compte organiser des séminaires pour informer les professionnels sur ces troubles. L'organisme suggère d'interdire de défilés les moins de 16 ans et de s'interroger sur le choix de mannequins montrant des signes préoccupants. Mais pas question de réguler: "Il doit y avoir des recommandations, pas  d'obligations". "Le problème va au-delà du seul poids ou de l'indice de masse corporelle", objecte Joy Bauer, nutritionniste, consultée par le CFDA. "Il y a la génétique, l'âge. Certaines peuvent avoir un faible indice et être en bonne santé. Et en plus cela peut accentuer l'anxiété et créer plus de problèmes, inciter à  entreprendre des tactiques pour manipuler" la balance. Du côté des créateurs, Donna Karan estime qu'il revient aux agences de  mannequins de prendre soin de leurs protégées: 

Les créateurs de mode américain ont adopté le 12 janvier 2007 des recommandations pour répondre au problème des mannequins trop maigres.

L'association des couturiers américains, le Conseil des créateurs de mode d'Amérique, qui a été à l'origine de la création Fashion Week de New York, a indiqué qu'elle ne suivrait pas les règles éthiques de certaines instances professionnelles européennes qui ont exigé des indices de masse corporelle minimums. Les recommandations de la CFDA portent sur l'éducation et la prise de conscience et non pas sur des réglementations, a indiqué l'association des couturiers.

L'association recommande que la profession apprenne à reconnaître les premiers signes des troubles alimentaires et suggère que les mannequins qui connaissent de tels problèmes cherchent à consulter avant de continuer à défiler. Les recommandations pratiques évoquent la mise en place d'ateliers d'éducation sur la nature des troubles alimentaires, l'établissement de poses régulières avec des repas sains et la diffusion d'information auprès des mannequins sur les méfaits de la cigarette et de l'alcool.

Les recommandations ont été élaborées par un comité du CFDA comprenant notamment la créatrice Diane von Furstenberg, le président de l'association, un nutritionniste, un psychiatre et une personnalité des relations publiques dans la mode. La directrice du magazine Vogue, Anna Wintour et un représentant de la grande agence de mannequins DNA ont aussi participé aux discussions.

La mort du mannequin brésilien d'Ana Carolina

Il faudra, en novembre 2006, le décès médiatisé d'Ana Carolina Reston (21 ans) pour provoquer une prise de conscience. "Je demande à toutes les mères... de ne pas commettre la même erreur que moi parce que la perte est irréparable. Elle me demandait de ne pas la forcer à manger et je ne la forçais pas", a déclaré Miriam Reston. "J'espère que l'histoire d'Ana Carolina servira de leçon" aux adolescentes, a-t-elle dit à la TV Globo, en ajoutant que "tout l'argent du monde ne paiera jamais la vie d'un enfant".

Mesurant 1m74 et pesant 40 kilos, Ana Carolina, mannequin depuis l'âge de 13 ans, avait été hospitalisée 3 semaines auparavant pour une infection urinaire, qui a dégénéré en insuffisance rénale, puis en infection généralisée. La directrice de l'agence de mannequins l'Equipe a indiqué qu'Ana Carolina avait participé au catalogue du styliste italien Giorgio Armani au Japon mais avait dû rentrer au Brésil car elle était trop maigre et fatiguée. Ana Carolina ne s'alimentait plus que de pommes et de tomates et refusait de voir un psychiatre.

Velvet d'amour, 130 kilos

Le mannequin Velvet d'Amour devenue le symbole anti-maigreur sur les passerelles internationales depuis que Jean-Paul Gaultier l'a fait défiler en octobre 2006 lors de la semaine de la mode parisienne s'est dit "choquée" de la mort du modèle brésilien. Velvet d'Amour, qui a déjà pesé 54 kilos, raconte que son agence la "trouvait encore trop grosse". "Pour atteindre une maigreur absurde, j'ai commencé à manger de la gélatine liquide chaude. J'ai vu que j'étais en train de mourir et que j'étais malheureuse, alors j'ai cherché un autre modèle". 

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