Alexander Mc Queen lors du défilé parisien pour sa collection printemps-été 2010
AFP - Photo : François GuillotLe patron de PPR a annoncé la poursuite de l'activité de la griffe de luxe, sûr du "potentiel très important" de la jeune marque qui a a su se faire une place dans le groupe, aux côtés de Gucci et YSL, et dans la mode.
La maison présentera son défilé de prêt-à-porter féminin de l'automne-hiver 2010-2011, le 9 mars à Paris.
DIAPORAMA des collections d'Alexander Mc Queen depuis le printemps-été 2001
"La marque continue de vivre, c'est le plus bel hommage qu'on pouvait lui rendre", a dit François-Henri Pinault, visiblement ému. Depuis 2001, Gucci group, filiale de PPR qui contrôle également la marque Gucci, Bottega Veneta, Yves Saint Laurent, Balenciaga, Stella Mc Cartney ou Boucheron, possède 51% de la griffe.
M. Pinault comme Robert Polet, PDG de Gucci Group, ont indiqué que la décision de "développer la marque" avait été prise "très naturellement" compte tenu de son "potentiel très important". "Alexander McQueen était très fier de ce que nous avions construit ensemble" d'être passé "d'un nom de créateur à une marque", a souligné M. Polet.
Dans une interview récente à la presse britannique, McQueen faisait part de son désir de voir sa griffe devenir "une marque de luxe durable". Toujours provocateur et de tout temps hanté par la mort, il disait aussi espérer que sa marque "serait encore là dans 150 ans, même quand je mangerai les pissenlits par la racine".
Le PDG de Gucci Group a en outre confirmé qu'un défilé avec les dernières créations de McQueen serait présenté le 9 mars à Paris, grâce aux équipes du couturier dont il était "très fier". Ce défilé n'aura pas lieu "seulement en mémoire de Lee", il sera "la preuve de notre conviction profonde dans le futur de la marque".
En revanche, il n'a pas donné d'indication sur les prochaines collections - "une étape après l'autre", a dit M. Polet - et notamment sur l'équipe du couturier qui pourrait soit continuer le travail seule soit avec un directeur artistique.
La question de la continuité est récurrente dans l'histoire de la mode avec des réussites diverses, la jeunesse de la griffe McQueen contrairement à des Dior, Chanel ou même Gucci, pouvant être un handicap. Mais "l'héritage émotionnel gothique, baroque, noir est suffisamment intense chez McQueen pour autoriser un successeur à s'en servir pour rebondir", a jugé un observateur de la mode.
Le couturier britannique, de son son vrai nom Lee Alexander McQueen, a été retrouvé pendu dans son dressing le 11 février 2010 à son domicile londonien. Il était âgé de 40 ans. Selon des proches, le créateur n'aurait pas supporté la mort de sa mère Joyce survenue neuf jours plus tôt. Il a mis fin à ses jours la veille de ses obsèques. Formé à l'école Saint Martins de Londres, il avait été D.A de Givenchy de 1997 à 2000.
Gucci avait pris en 2000 une participation de moitié dans la société du créateur qui a commencé à dégager des bénéfices en 2008. Après le succès de la collection à motif "reptile" du printemps-été 2010, les observateurs attendaient de voir sa nouvelle collection à Paris en mars 2010.
Quid de la survie de la griffe ?
La griffe Alexander McQueen peut-elle survivre au décès de son créateur? Dans le passé, d'autre maisons ont dû apprendre à vivre sans le fondateur qu'il soit décédé ou parti, avec des réussites diverses.
Alexander McQueen c'est aujourd'hui 11 boutiques en propre, de New York à Londres, et 180 employés dans le monde. Selon le groupe, la griffe est devenue rentable en 2007 mais son poids dans l'ensemble n'a rien à voir cependant avec les deux marques phares du groupe: Gucci et Yves Saint Laurent.
La question de la continuité, récurrente dans l'histoire de la mode, se pose d'autant plus, selon des spécialistes, que le créateur avait développé sa maison il y a une dizaine d'années seulement. "Christian Dior est mort dix ans après la fondation de sa maison mais il avait, pendant cette courte période, construit un véritable empire et sa notoriété était mondiale", déclare à l'AFP Serge Carreira, maître de conférences à Sciences Po. "En 1957 lors de son décès, Christian Dior était devenu synonyme dans le monde entier de haute couture", résume l'historienne de la mode Florence Muller. Or là, "malgré sa notoriété, Alexander McQueen avait encore un statut de maison en devenir, ce qui rend la situation de sa maison plus fragile, plus difficile", ajoute-t-elle.
Un autre professionnel de la mode a estimé que pour perdurer une griffe doit combiner "un héritage stylistique suffisamment précis comme Chanel avec son tailleur, ses perles et camélias... et un héritage stylistique reconnaissable par les gens". Concernant McQueen, les codes ne sont pas suffisamment précis mais "son héritage émotionnel gothique, baroque, noir est suffisamment intense pour autoriser un successeur à s'en servir pour rebondir", juge-t-il.
Pour Chanel, rappelle Serge Carreira, "il a fallu attendre l'arrivée de Karl Lagerlfeld en 1983 pour que la maison trouve un nouveau souffle" après le décès de Coco en 1971. De même, l'arrivée de John Galliano a réveillé Dior, "endormi pendant 40 ans" après le départ d'Yves Saint Laurent, ajoute-t-il. Plus récemment, Givenchy, Kenzo, Helmut Lang, Jil Sander... sont autant de griffes qui ont du faire face au départ du créateur suite à des rachats. Sans parler du styliste américain Tom Ford, qui a fait revivre Gucci, mais moins séduit chez Saint Laurent.
McQueen "est une jeune griffe qui, même si son patrimoine est d'une richesse extrême, n'a pas vraiment de produit icône", remarque Serge Carreira, dans un monde du luxe où parfums et sacs sont hautement plus rentables que la couture. Quand on achète du Gaultier, du Rykiel ou du McQueen "on achète une part de l'univers et de la personnalité du créateur (..). Un lien qu'on n'a pas avec une marque même si le directeur artistique est un pur artiste comme John Galliano. Quand on est chez Dior, c'est la marque qui prime", dit encore Florence Muller.
Les successeurs doivent "veiller à la cohérence et à l'intégrité de la griffe", assure M. Carreira qui cite en exemple le travail du créateur belge Raf Simons chez Jil Sander.
Réactions et hommage au décès du couturier
Le couturier britannique John Galliano, "choqué et attristé" par la mort de son compatriote Alexander McQueen, l'a qualifié de "révolutionnaire" dont la "créativité avait secoué l'univers de la mode". "McQueen était audacieux, original, stimulant (...) Il avait compris comment être un formidable ambassadeur britannique de la mode ", a-t-il ajouté. "Je suis choqué et attristé d'apprendre la mort d'Alexander McQueen, à la suite du décès de sa mère bien-aimée", déclare le couturier, qui avait précédé McQueen comme styliste pour Givenchy dans les années 1990. "Je l'admirais beaucoup. C'était un révolutionnaire de la mode qui, comme moi, avait fait le voyage de St Martins (l'école de mode londonienne) à Paris, où il avait marqué l'industrie de son empreinte. Il ne sera pas oublié et c'est une perte immense".
Le couturier Karl Lagerfeld a estimé que le travail d'Alexander McQueen était "très intéressant", mais qu'"il y avait toujours un peu d'attirance de la mort". "C'était déshumanisé", a-t-il ajouté. "Qui sait, peut-être qu'à force de flirter avec la mort, la mort finit par vous attirer", a-t-il conclu.
"C'est une horrible nouvelle. Il est trop triste d'être dans un tel état de désespoir. Un si grand talent, une poésie, c'est affreux", a indiqué la créatrice Diane von Furstenberg, qui préside l'Association des créateurs américains (CFDA).
Un autre styliste, Matthew Williamson, s'est aussi dit "sous le choc" et "profondément attristé par la mort de McQueen", un "génie". "Comme beaucoup d'autres, je l'ai toujours cité comme étant un chef de file énormément inspirant de la mode mondiale. Il manquera beaucoup", a-t-il déclaré.
Sa consoeur Vivienne Westwood s'est dite "incroyablement désolée" à l'annonce de son décès.
A Moscou, le styliste russe Valentin Ioudachkine a salué "une figure d'avant-garde de la mode "à la créativité sans limites.
Le mannequin Kate Moss s'est dite "sous le choc" de "la perte tragique de son cher ami Lee McQueen", ajoutant que ses pensées allaient "à sa famille en ces tristes instants".
Le PDG du groupe français PPR François-Henri Pinault a salué "le génie parfois provocateur" du couturier. "Alexander McQueen était l'un des plus grands créateurs de mode de sa génération", a-t-il écrit. "Son génie parfois provocateur, admiré et salué de tous, ouvrait constamment des perspectives nouvelles", a-t-il ajouté. "Visionnaire et avant-gardiste, ses créations s'inspiraient à la fois de la tradition et de l'hyper modernité pour être hors du temps", a dit M. Pinault. Le groupe de luxe Gucci (outre McQueen, YSL, Gucci, Balenciaga, Stella McCartney, Boucheron...) contrôlé par PPR, lui avait permis d'ouvrir une maison à son nom après son départ de Givenchy fin 2000 (LVMH).
Le ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand, a estimé que le couturier avait su "fondre les modes et les courants de son temps en un style reconnaissable entre tous". "Ce grand créateur de mode anglais, qui joignait à son talent exceptionnel le charme de l'excentricité, nous quitte prématurément au faîte de son art et de sa carrière, et emportant avec lui une part de son mystère", a dit le ministre. "Il avait vécu avec la France une grande histoire d'amour, comme D.A. de Givenchy mais c'est bien sûr comme créateur de son propre label que ce génie inclassable s'était fait son nom", a ajouté M. Mitterrand. Pour lui, Alexander McQueen, qui avait 40 ans, "a su fondre les modes et les courants de son temps en un style reconnaissable entre tous, qui a trouvé, chez les jeunes notamment, un immense écho".
"C'était un créateur majeur depuis une quinzaine d'années", a commenté Didier Grumbach, président de la Fédération française de la couture, interrogé par l'AFP. "Un technicien, un tailleur comme il y en a peu, un créateur imaginatif et bien sûr un metteur en scène saisissant. Chaque collection était un spectacle hors du commun", a-t-il ajouté.
L'homme d'affaires Pierre Bergé a dit sur France Info que le couturier britannique avait "du talent" et que c'était "un artiste". "Alexander McQueen avait fait des débuts un peu fracassants à Paris en succédant à Givenchy. Il avait du talent et c'était un artiste et cela me fait de la peine", a déclaré M. Bergé. Interrogé pour savoir ce qu'Alexander McQueen avait apporté, il a répondu: "apporter, n'exagérons rien. Il n'y a pas beaucoup de gens qui apportent dans la vie. En tout cas, il avait du talent, il l'a montré, il était passionné de la mode". "J'avais suivi quelques uns de ses shows qui étaient intéressants et beaux", a poursuivi M. Bergé.
"C'est l'un des plus impressionnants créateurs que j'ai jamais connus", a déclaré à Paris Donald Potard, agent de stylistes depuis plus de 30 ans. Et "malgré les thèmes parfois macabres de ses collections, c'était un être lumineux", a-t-il ajouté.
"Son imagination brillante et sans limite" a "influencé toute une génération de stylistes", a estimé Alexandra Shulman, du magazine Vogue en Grande-Bretagne.
Le bad boy de la mode était un extravagant génial
Celui qui devait présenter un défilé de prêt-à-porter féminin automne-hiver 2010-2011, le 9 mars à Paris, avait défrayé la chronique et gagné ses surnoms de "bad boy" ou "hooligan" en organisant, entre autres, un défilé de mannequins aux vêtements déchirés avec sa collection "Viol dans les Highlands" ou encore en mettant en scène un modèle dotée de jambes artificielles pour montrer "que la beauté vient de l'intérieur".
Dernier d'une famille modeste de six enfants de l'East-End à Londres -son père était chauffeur de taxi- Alexander McQueen a commencé sa carrière comme apprenti chez les tailleurs pour homme les plus réputés de Savile Row. Parmi ses clients figuraient l'ancien dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le Prince de Galles. Une légende qui a contribué à sa réputation d'enfant terrible, veut qu'il ait secrètement cousu un mot manuscrit obscène dans la doublure d'un vêtement destiné à l'héritier du trône britannique. Il a ensuite été formé au très réputé St Martin's College of Art and Design.
Après avoir travaillé avec les créateurs Romeo Gigli et Koji Tatsuno, il succède en 1996 à son compatriote John Galliano au sein de la maison de haute couture parisienne Givenchy, qui fait partie du numéro un mondial du luxe LVMH. Se sentant moins soutenu que Galliano au sein de LVMH, il quitte ce groupe avec fracas en 2001 pour entrer dans le giron du groupe Gucci qui lui permet d'ouvrir une maison à son nom et des boutiques sous sa marque à New York, Londres, Los Angeles, Milan et Las Vegas.
Il connaît le succès avec son style prisé de chanteuses accros à la mode comme Björk, Rihanna ou Lady Gaga, et habille aussi Kate Blanchet et Kate Moss. Il lance sa première collection homme en 2004 et plus récemment une collection plus décontractée, basée sur le jean denim, intitulée "McQ".
Il avait été élu à quatre reprises styliste britannique de l'année.
Les fashionistas à l'assault de ses créations
De nombreuses fashionistas se sont précipitées pour acquérir l'une de ses créations. Chez Liberty "dès que la nouvelle a été connue, tout notre stock Alexander McQueen a commencé à disparaître des rayons", a expliqué Kate Brindley, attachée de presse du magasin de luxe. Initialement l'un des articles les plus prisés était le foulard à tête de mort en soie, objet emblématique du couturier qui a largement décliné les thèmes morbides dans ses collections. "Mais à présent nous voyons aussi une hausse des ventes d'articles plus conséquents, comme les robes et les tailleurs", a-t-elle ajouté. Un autre grand magasin londonien, Selfridges, a noté "un bond immédiat et très important des ventes d'Alexander McQueen dans le prêt-à-porter et les accessoires". "Nous nous attendons à ce que les clients veuillent acheter quelque chose de lui, n'importe quoi, pour garder un souvenir, mais aussi comme un véritable hommage à son art", a souligné Anne Pitcher, directrice des achats chez Selfridges. Les robes et les autres articles arborant les imprimés "reptiles" de la collection printemps-été 2010 s'arrachaient aussi malgré des prix élevés. Sur le site de vente en ligne Net-a-porter une robe de soie à 2.975 euros, issue de cette collection pour laquelle le créateur avait entremêlé des motifs reptiles, était en rupture de stock.


