D'accord, ça pèse près de 3 kg. Mais si vous restez chez vous, quoi de mieux à picorer que l'intégrale Desproges constituée avec bonheur par les éditions du Seuil, à l'occasion des vingt ans de sa mort ?
Feuilletez au hasard : rien que du bonheur. Tout résonne encore aujourd'hui. Voir, dans "Fonds de tiroir". "E" comme Epiphanie : "7 janvier 1980. Guidés par leur bonne étoile, 50.000 rois mages sont arrivés à Kaboul." C'étaient alors les Russes (encore soviétiques). "E" comme "Egocentrisme" : "François Mitterrand est tellement égocentrique que, quand on ne parle pas de lui, il croit qu'il n'est pas là".
Parcourir ce livre permet de revenir sur toute une vie. Après avoir rédigé à l'"Aurore" des brèves acides dévorées par les amateurs, dont Françoise Sagan, Pierre Desproges débutait à la télévision dans "Le Petit rapporteur" de Jacques Martin en 1975. Mais c'est en procureur du "Tribunal des flagrants délires" (1980-1983) sur France Inter, aux côtés de Claude Villers et de Luis Rego, qu'il s'est gagné une immense popularité.
Pour rien au monde, les auditeurs captifs n'auraient raté ses entrées en matière : "Françaises, Français, Belges, Belges, socialistes, socialistes, public chéri mon amour". Sans oublier: "Bonjour ma hargne, salut ma colère et mon courroux coucou". Ils restaient suspendus à son implacable réquisitoire jusqu'à la conclusion : "Donc" l'accusé (Reiser, Gisèle Halimi, Jean d'Ormesson, parmi tant d'autres ...)- est coupable, mais son avocat vous en convaincra mieux que moi".
Souvenez-vous, par exemple, de ce 3 septembre 1982 où il s'attaqua à Daniel Cohn-Bendit pour finir sur un verdict sans appel : " Oui, cet homme qui mange le sein des Françaises est à la fois psychotique et névrosé. A l'intention des imbéciles et des électeurs de gauche qui nous écoutent par milliers, je rappelle la différence fondamentale qui existe entre un psychotique et un névrosé : le psychotique pense que deux et deux font cinq, et il en est absolument ravi. Alors que le névrosé, lui, sait que deux et dont font quatre, et il en désespéré..."
En 1982 toujours naquit sur France 3 une merveille d'humour comme la télé en produit parfois : "La nécessaire minute de Monsier Cyclopède". La seule énumération des titres plonge déjà les inconditionnels dans le fou-rire. Rappelons-en quelques-uns: "défendons la veuve contre l'orphelin" "ignifugeons Louis XVI", "évitons de sombrer dans l'antinazisme primaire". Et celui-ci qui revient comme un leitmotiv chez ce pessimiste feignant la gaieté : "Tuons le temps en attendant la mort", écho au célèbre "vivons heureux en attendant la mort". Entre autres expériences scientifiques irréfutables, Monsieur Cyclopède prouva qu'il est possible d'"insonoriser une Andalouse", souhaitable de "jouer à colin-maillard avec un aveugle" et indispensable de "rentabiliser un général de brigade entre deux guerres mondiales".
Le 18 avril 1988, à 49 ans, après avoir longtemps nargué la maladie ("moi, j'ai pas de cancer, j'en aurai jamais, je suis contre"), Pierre Desproges a succombé au cancer qui le rongeait. Ca ne l'empêche pas d'avoir le mot de la fin ("Plus cancéreux que moi, tumeur") et de continuer à nous faire rire, post-mortem.
-> "Tout Desproges" éditions du Seuil
-> Et aussi (plus léger) : les oeuvres en Point Seuil.
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