Isa de la série "Les Passagers du vent"

Isa de la série "Les Passagers du vent"

© François Bourgeon

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Face à face de François Bourgeon, et de son personnage fétiche, Isa, héroïne des passagers du vent.

A l'occasion de la sortie du Livre 2 de La Petite fille de Bois-Caïman et l'exposition de son oeuvre au Musée de la Marine, François Bourgeon revient avec nous sur la série des Passagers du vent et dialogue avec son héroïne Isa.

L'interview - Deuxième partie

La parole est à l'héroïne des "Passagers", Isa...

Isa : Tout d'abord pourquoi m'avez-vous faite femme ? Est-ce que c'est parce que c'est plus agréable à dessiner ? Ou parce que vous êtes sensible à la cause des femmes ?

François Bourgeon : D'abord vous êtes née femme et je n'y suis pour rien !
Ensuite j'ai choisi de vous dessiner plutôt qu'un homme, dans un premier temps en tant que dessinateur parce que les courbes féminines pour moi sont plus motivantes que les muscles d'un Rambo ou d'un personnage qui me ressemblerait et qui finirait par m'agacer assez vite...

Ensuite parce que je suis à la recherche de la complémentarité, à la recherche de la différence, à la recherche de l'autre et que prendre un personnage plus éloigné de moi ça permet d'exprimer plus de choses.


Isa :
  Si je vous demande cela, c'est que je pense que ma vie aurait peut-être été moins difficile si j'avais été un homme !

F.B.
: [se marrant] Non non absolument pas regardez tous les hommes dans mes histoires ont des vies épouvantables !


Isa :
 Je trouve que vous m'avez fait subir beaucoup d'outrages et de malheurs, particulièrement dans ce dernier volume...Il m'a fallu une énorme force de caractère et de capacité d'oubli. Pourquoi avoir été si dur avec moi ?

F.B.
:  Ce n'est pas moi c'est la vie qui a été dure et c'est les autres, j'ai essayé de les empêcher mais j'y suis pas arrivé ! J'ai fait tout ce que j'ai pu mais je n'y suis pas arrivé parce que la vie a des réalités et que de temps en temps on ne peut pas passer à côté.
Mais ça vous a apporté de la force comme disaient les bonnes-sœurs dans le temps « Tout ce que ne vous tue pas vous rend plus fort ». Ça vous a apporté une solidité, ça vous a apporté aussi une sérénité, ça vous a obligé à voir la vie un peu différemment...Et puis malgré tout vous vous en êtes bien tiré puisque vous avez vécu presque centenaire ! Vous avez quand même réussi à refaire votre vie plusieurs fois et à digérer des drames on ne peut plus traumatisants.
Vous êtes devenu un personnage non seulement qui a pu vivre jusqu'au bout une vie intéressante mais qui au crépuscule de cette vie est encore capable de transmettre quelque chose de positif et qui n'est jamais resté dans l'aigreur.


Isa :  Alors que je n'ai jamais regardé en arrière, dans ce dernier tome, j'ai rédigé mes mémoires. Étaient-elles destinées à Zabo...Pour passer un message à la postérité ?

F.B.
: Déjà vous avez eu la malchance et la chance d'être pensionnaire et d'avoir appris à lire et à écrire...Ensuite vous avez rencontré complètement par hasard un chirurgien de marine qui s'appelait Saint-Quentin qui vous a demandé de lui écrire régulièrement sur ce que vous alliez découvrir sur la traite négrière parce qu'un de ses amis, Brisseau, franc-maçon, faisait partie de la société des amis des noirs et s'intéressait à tout ce qui se passait.  Il vous a quelque part confié un rôle de reporter.
Et comme vous aimiez bien écrire et dessiner, eh bien...vous avez continué à faire ce travail. Alors il y a un passage de cette histoire qui n'est pas dans les albums et qui est un espèce de petit gag mais qui n'aura pas échappé aux lecteurs de « A suivre ». Pour le tout dernier numéro d' « A suivre », on avait demandé à chaque auteur de faire une planche pour marquer l'arrêt de la revue. On m'avait demandé de faire une planche sur « Les passagers du vent ». Dans cette planche, on se trouvait en Louisiane, Isa avait à l'époque 70 ans, elle était avec ses deux petites filles qui portent son nom et celui de sa demi-sœur, donc Isabeau et Agnès. Elle écrivait ses mémoires et elle les confiait à un vieil ami éditeur qui ressemblait complètement par hasard à JC Mougin rédacteur en chef d' « A suivre ». Ce monsieur prenait un bateau et les mauvais marins qui dirigeaient le bateau à cette époque faisaient une fausse manœuvre et le foutaient à l'eau...- Et c'est complètement par hasard aussi de JC Mougin a été foutu en dehors des éditions Casterman - mais du coup les mémoires d'Isa étaient perdues !! Il n'en restait que les brouillons que Zabo va redécouvrir encore une fois par hasard...Et les mauvais marins ont été bien punis puisqu'ils n'ont jamais eu la suite [*voir note bas de page]!


Isa :
  On ne parle quasiment pas de mon fils Adrien dans mon histoire...Je devais être une mère un peu encombrante. C'était plus simple de rencontrer Zabo ?

F.B. :
c'était plus simple de rencontrer Zabo, c'était plus simple de rencontrer sa mère. Malheureusement vous avez épousé un médecin qui s'est fait tuer au début du XIX ème siècle à la bataille de Chalmettes, qui vous a laissé veuve. Ensuite ce que vous avez vécu ou pas je ne le sais pas, vous ne l'avez pas écrit en tout cas, et vous êtes resté avec votre fils. Lui était quand même d'un famille de planteur, il n'a pas complètement échappé à ce milieu à Dixieland. Il est resté quand même quelqu'un du sud.


Isa : Même avec une mère comme moi !

F.B. :
Même oui...Mais c'était quand même un médecin, il était orienté vers l'humanisme comme son père. Je dis souvent à propos des petits-enfants ou des arrières petits-enfants ce qui est votre cas avec Zabo, qu'être grand parent c'est la troisième chance de découvrir l'enfance. Ce qu'on a loupé avec ses enfants on peut tenter de le faire avec ses petits enfants seulement on a moins de temps et on n'a pas le temps de tout faire. On choisit vraiment ce qui est important une ou deux choses, une seule peut-être mais on va essayer de passer un petit truc. Et ce qu'Isa fait, elle a une chance de passer quelque chose... Je ne sais pas ce que vous aviez réussi avec Adrien puisqu'on en parle pas trop mais vous aviez créé un lien assez beau avec votre première petite fille, vous aviez essayé de faire pas mal avec votre fils, vous avez convaincu la mère de Zabo, vous l'aviez rallié à votre cause, son père, bon, vous avez loupé, bon, c'est pas de votre faute, elle avait épousé un con, mais vous vous rattrapez sur ses enfants !


Isa : J'ai une grande balafre qui me mange le visage...Comme un symbole de la mutilation de mon identité. J'étais aristocrate, on m'a dépossédé de mon rang, j'ai été exilée loin de mes racines, de ma culture, de mon pays. Le fait qu'on m'ait volé mon identité m'a-t-elle rendu sensible à la cause des esclaves, qu'on a mutilé aussi de leur histoire, de leur passé, de leur culture ?

F.B. :
Dès l'origine, le fait qu'on vous ait pris votre identité, le fait que vous ayez été maltraité par votre frère aîné, par votre père qui se foutait complètement de vous que vous n'intéressiez absolument pas, qui d'ailleurs vous a confondu avec une autre fille, tout ça vous a marqué et ça vous a rendu sensible, beaucoup plus sensible à toutes les discriminations et particulièrement au problème de l'esclavage auquel la majorité des gens était peu sensibles à l'époque. Y compris les marins qui avaient des vies parfois presque aussi difficiles que celle des esclaves. L'espérance de vie d'un marin ou d'un esclave était à peu près la même. Un esclave une fois arrivé dans les plantations, sa moyenne de vie était de 7 ans. Un marin dépassait rarement 10 ans d'activité adulte à l'époque [ndr. cette fois c'est du XVIII ème siècle dont il est question...].


Isa : Est-ce pour cela que j'ai dit qu'« être femme n'est parfois pas mieux qu'être esclave » ? Même si en l'occurrence j'ai vécu beaucoup plus longtemps !

F.B. : Oui bien entendu...Si vous aviez vécu plus de 200 ans vous auriez su qu'au XX ème siècle bien des problèmes ne sont pas encore définitivement réglés. [En se marrant] Il est évident qu'à votre époque je ne pouvais pas tous les régler à votre place, il fallait motiver vos contemporains !


Isa : Est-ce que ma devise vous conviendrait « Vivre libre et mourir vieux » ?

F.B. :
Et presque mourir libre aussi...


Isa : Finalement, ma quête de liberté m'a-t-elle poussé à l'isolement ? Je dis d'ailleurs à Claire de Magnan, ma « protectrice » en m'adressant sans doute à la vie ou au destin qu'« entre ceux qui dominent et ceux qui se révoltent il y a ceux qui subissent je t'ai assez subie et je n'aime pas dominer »

F.B. : oui c'est ça « je n'aime pas dominer »...Oui oui...


Isa : Donc c'était bien mieux pour moi de m'isoler, c'était la seule façon de préserver ma liberté...

F.B. : Voilà, oui, c'est de trouver un terrain qui vous conviennent, d'essayer de vivre, de vivre aussi avec votre enfant, le premier en tout cas. Vous avez fait ce que vous avez pu, vous ne pouviez pas faire plus, c'est pas de votre faute, personne n'a rien à vous reprocher. Vous avez quand même continué à vivre, à exercer votre métier de dessinatrice, d'écrivain, d'écrivain qui n'a pas publié mais qui a quand même écrit, vous avez rencontré quelqu'un, vous avez eu des enfants, vous avez menée une vie apparemment paisible mais qui ne l'était pas vraiment, mais aussi une vie de contemplation, une vie qui vous a intéressée, et puis vous avez réussi à garder suffisamment la pêche pour passer quelques messages essentiels à des gens qui auraient pu peut-être s'engager moins bien dans la vie s'il ne vous avez pas rencontré.


Isa :  Est-ce qu'on peut dire que je suis une sorte d'incarnation de la liberté ?

F.B. : pas une incarnation de la liberté, mais une incarnation de l'amour de la liberté.

* Là encore F.Bourgeon fait référence aux différents qui l'ont opposé à Casterman, qui n'a jamais eu la suite ni des « Passagers », ni de « Cyann » !


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