C'est peu dire que Simone Weil était invivable, et qu'elle a réussi, après sa mort, à tourmenter encore durablement sa famille, à qui elle léguait le lourd héritage d'une oeuvre très largement non publiée. Les parents de Simone (qui recopieront à la main, après sa mort, les innombrables textes, brouillons, carnets, notes, laissés par la philosophe), et son frère, André, auront de nombreuses querelles à propos de cet héritage intellectuel -comment le publier ? A quel moment le confier à la Bibliothèque nationale de France ?
De cette atmosphère pesante, Sylvie Weil, la nièce de Simone (qui lui ressemble beaucoup physiquement, à en croire la légende familiale, et naquit quelques mois à peine avant sa disparition) tire un livre gai et enjoué, qui réussit l'exploit d'être grave et léger à la fois.
Son récit, "Chez les Weil" ressuscite deux génies, André, le père de Sylvie, et Simone, sa tante. Le premier participe à la fondation du groupe Nicolas Bourbaki qui bouleverse les mathématiques modernes et enseigne à Princeton à partir de 1958. Sa soeur cadette, Simone, qui s'est toujours considérée moins brillante que son surdoué de frère, affiche, elle aussi, un parcours à faire pâlir d'envie : Normale sup comme André, mais en section lettres, agrégation de philo en 1931.
Pour la fille d'André et nièce de Simone, l'héritage n'est pas facile à porter : Sylvie Weil reconnaît avoir eu honte, par moment, de cette tante encombrante, qui passe pour antisémite dans sa belle-famille juive américaine. Quand l'auteur, jeune fille, décroche un premier prix au concours général, le général De Gaulle, qui présidait la cérémonie, ne trouve à lui dire que cette seule phrase : "J'ai beaucoup admiré votre tante".
"Pas un mot de plus, même pas : félicitations mademoiselle ! Rien ...En plus je savais parfaitement qu'à Londres, il avait déclaré qu'elle était complètement folle, ma tante. Alors l'admiration ?", s'insurge la nièce, tant d'années plus tard.
Comment exister dans un tel entourage ? Comment se sentir reconnue quand un professeur de grec, à qui Sylvie Weil rend visite pour une future thèse, lui lance d'emblée: "Alors ce sera Platon comme votre tante ou Diophante comme votre père ?" Néanmoins, à la lecture de ce livre qui conte en alternance les caprices de diva d'André, à qui tout était dû, et les privations que s'infligeait Simone, intellectuelle auto-martyrisée qui n'endurait jamais assez de souffrances, il semble que la narratrice s'en soit très bien sortie. Avec suffisamment d'humour et de sérénité pour rendre un bel hommage aux deux disparus. Avec la pointe de fiel nécessaire : "Personne n'a jamais pu accuser André ni Simone d'hypocrisie, ni même d'un excès de courtoisie. Tous deux ignoraient l'art des paroles aimables, des petits compliments qui facilitent tant les rapports avec autrui."
Sylvie Weil évoque aussi, un brin moqueuse, tous ceux qui se sont approché d'elle uniquement à cause son lien familial avec Simone. "J'étais", dit-elle, le "tibia de la Sainte" : une relique qui ne vaut que par sa proximité avec une personnalité vénérée. L'occasion de rappeller que sa tante, dans son désir sacrificiel, nuisait aux meilleures causes : dangereuse en Espagne pour les engagés républicains qui la côtoyaient, tant elle maniait mal le fusil. Pénible pour les gaullistes à Londres, qui devaient refuser ce qu'elle réclamait avec insistance (être parachutée en France). Culpabilisatrice, enfin, pour sa famille : pourquoi Simone est-elle allée mourir en Angleterre, loin de ses parents qui l'adoraient ?
Toute cette mémoire affective, Sylvie Weil la rend avec intelligence, talent et drôlerie, dans ce beau livre de 260 pages, où elle se venge tout de même, avec irritation et un brin de mauvaise foi, de cette envahissante parente : "Et moi, ma chère, ma géniale tante, ma sainte tante, il y a des jours, beaucoup de jours où je ne t'aime pas".
-> "Chez les Weil, André et Simone" Sylvie Weil (Buchet-Chastel, 18 euros)
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