France2.fr

Rentrée littéraire 2009, hors des sentiers battus

EDITION

04/09/2009 | 15:44 par Anne BRIGAUDEAU

Rentrée littéraire 2009, hors des sentiers battus

- Rentrée littéraire 2009 : vitrine d'une librairie de Caen (qui ne reflète pas notre sélection) - AFP/MYCHELE DANIAU  -

Rentrée littéraire 2009 : vitrine d'une librairie de Caen (qui ne reflète pas notre sélection)

© AFP/MYCHELE DANIAU

Loin des best-sellers annoncés, cinq coups de coeur pour des romans subtils ou fracassants qui nous ont ravi

Imaginatives ou introspectives, historiques ou contemporaines, des oeuvres qui sortent des sentiers (re)battus et des forts tirages.

Et qui nous ont séduit par leur qualité d'écriture (toujours), leur érudition (souvent), l'originalité de leur construction (parfois).

Par leur sujet enfin : du plagiat musical à une passion interdite dans la France de Louix XIV, puis dans la Chine des empereurs mandchous, de la "nostalgeria" d'exilés - ces rapatriés si mal nommés- aux amours infernales d'Ingeborg Bachman et Paul Celan, toutes permettent de "garder la tête hors des eaux mortes du quotidien" (expression volée à Hubert Haddad). Critiques enthousiastes ci-dessous.

 

>> Voir la vidéo sur culturebox

 
La blessure et la soif

Second roman de Laurence Plazenet, "La blessure et la soif" conte la passion ravageuse d'un noble sans fortune au XVIIe siècle. L'amour interdit de M. de la Tour pour Mme de Clermont ("vous êtes la femme que j'aime et vous portez un des premiers noms de ce royaume") l'obligera à fuir la France du Roi-Soleil, et à s'exiler dans une Chine ravagée par les invasions et les folies impériales.

Dans une langue éblouissante, précise et à l'occasion précieuse, Laurence Plazenet ferre le lecteur dès sa première phrase ("Ils ont coupé mes mains. M.Hamon tenait le rasoir.").
De 1650 à 1679, elle déroule cette histoire de guerrier désespéré qui rejoint l'empire chinois, dirigé par une dynastie mandchoue. Aux confins du monde connu, l'ancien frondeur rencontre Lu Wei, devenu fou par amour et par désespoir.

Ensemble, ils vont se livrer à l'ascèse et à l'expérience du dépouillement ultime, dans "le ravin du monde", où nul dieu ne vous entend. L'Occidental va s'initier à la calligraphie: "Lu Wei murmure qu'on peut écrire sur ses murs, sur des feuilles de palmier, par terre, avec un bâton, quand le souffle et la concentration ont pénétré le corps, quand l'esprit veut s'incarner..."..."Et un peu plus loin cette notation : "Les lettrés veulent qu'on les ensevelisse avec leur pinceau préféré".

Quand M. de la Tour rentre en France, il se réfugiera chez les jansénistes, silencieux rebelles à l'ordre établi. "Nos vies", écrit Laurence Plazenet, "devraient être un cheminement vers l'irréductible ou l'irrévocable, vers le nu et le pur qui nous délimitent, à quoi rien de superflu ne saurait plus être retranché"

De ce livre altier, d'une écriture épurée comme le sont les bijoux les plus travaillés, on sort tout retourné : la lecture tient parfois, comme l'écrit la romancière "du chant, du récital, de la prière pure". Elle s'accroche surtout à une histoire ensorcelante, en dépit (à cause ?) des atrocités dont elle est parsemée (un défaut de la collection blanche de Gallimard, depuis Les Bienveillantes ?). La magie de ce livre tient dans ce grand écart, réussi. Un de nos grands coups de coeur.

-> "La blessure et la soif" Laurence Plazenet (Gallimard, 564 pages, 23,50 euros)

 
La double vie d'Anna Song

Jolie réussite que "La double vie d'Anna Song". La romancière s'est inspirée d'une affaire réelle,celle de la pianiste Joyce Hatto : présentée comme enregistrée en studio, l'oeuvre de cette musicienne, décédée en 2006 et rendue célèbre grâce à son mari, s'est avérée volée à d'autres artistes.

Un mélomane avait décelé la supercherie en transférant un CD de la musicienne sur son iPod : la banque de données iTunes afficha alors le véritable interprète d'un des morceaux.

De cette histoire qui avait fait la une de la presse musicale spécialisée, Minh Tran Huy tire un bijou, interrogation à double ou triple fond sur la vérité, l'art, le talent. Ne sommes-nous pas tous des "êtres de fiction" en droit d'inventer notre vie, de construire  des mythes ?

Le roman s'articule autour d'un double récit : celui du narrateur, Paul Desroches, qui raconte son enfance d'orphelin et son amour éperdu, encore enfant, pour la jeune Anna, petite-fille d'une vietnamienne amie de sa grand-mère. Et celui de la supercherie, peu à peu reconstituée, par des articles de journaux. Car Paul a épousé Anna. Et après la mort de celle-ci, d'un cancer, il fait connaître à des critiques musicaux, qui s'enthousiasment, son oeuvre enregistrée en studio et en secret.

Parmi les plus belles pages, celles consacrées aux origines d'Anna, au Vietnam, où s'est joué le drame fondateur : la ruine de son grand-père, qui a perdu sa richesse et sa magnifique demeure avec la révolution communiste.  Promise à un avenir de virtuose, la jeune fille doit affronter une paralysie d'un doigt. N'est-ce pas la réalité qui a tort, le destin qui triche?

Double, triple, quadruple vie d'Anna Song : Minh Tran Huy multiplie les voix (langue factuelle du journalisme, lamento du journal intime...) et les leurres, dans une tension qui va crescendo. L'auteur se joue avec brio de son lecteur, qui ne lui en voudra pas :  ce roman vif et nostalgique est une des excellentes surprises de cette rentrée, mélancolique et pourtant narquois.

-> "La double vie d'Anna Song" Minh Tran Huy (Actes Sud, 192 pages, 18 euros)
(Lu fin juillet dans un café d'Héraklion portant le beau nom d'Utopia).

->Lire aussi :
L'article de Classique News sur Joyce Hatto

 
La solitude de la fleur blanche

La solitude de la fleur blanche

A-t-on jamais aussi bien évoqué, à vous en serrer le coeur, la  "Nostalgéria" qui a étreint ceux qui ont quitté la terre brûlante d'Algérie, au tournant des années 60, et qui broie encore leurs enfants ?

Amateurs de causes douteuses, passez votre chemin : la narratrice, qui n'a pas connu l'Algérie de ses parents et grands-parents, rapatriés avant sa naissance, ne mène là aucun combat suspect. Mais elle rend justice à ses ascendants qui quittèrent, vers 1870, l'Alsace, devenue allemande, pour cette Algérie âpre dont ils allaient s'éprendre.

Dans une langue magnifique qui fouille, qui creuse une vérité toujours plus lointaine, toujours plus enfouie, la narratrice part à la recherche de ce passé et de cette terre qu'elle n'a pas connue et qui lui manque. Et, surtout, à la recherche d'elle-même.

Car l'histoire reste à écrire, sans vindicte comme sans injustice : "le million de retoqués coloniaux vaporisés aux alentours de Marseille s'était évanoui dans la nature comme les fragments de la fusée, absorbé par des urgences médiatiques ayant meilleure allure". "Nous vivions communément sur des milliers d'hectares, étions des exploiteurs avides..."

"Comment se détacher de cette Algérie maudite, tant aimée ?" En écrivant ce livre qui ressuscite non seulement le Maghreb inconnu, mais le Médoc campagnard où grandit la narratrice. Une enfant intelligente et douée, qui ressent comme une écorchée vive le dédain des maîtresses de maison qui refusent le bouquet de mimosa offert par sa mère, parce qu'enroulé dans du papier journal.

Si c'est "la nature même des récits figés que de faire tomber des couperets", l'anamnèse d'Annelise Roux,  ressuscite, elle, des êtres sensibles, humiliés, émouvants, et force l'empathie et la réflexion. Ecrit avec une des plumes les plus vibrantes et les plus fines de cette cette rentrée littéraire, cette "Solitude de la fleur blanche" se lit à l'oreille et résonne longtemps après. Quelle que soit la prochaine oeuvre d'Annelise Roux, elle nous trouvera fidèle au rendez-vous.

 

-> "La solitude de la fleur blanche" Annelise Roux (Sabine Wespieser, 232 pages, 20 euros)

 
Géométrie d'un rêve

"Géométrie d'un rêve" : le paradoxal et prometteur titre du roman d’Hubert Haddad tient toutes ses promesses.

Contrairement à Carlos Luis Zafon ou Nicolas Fargues qui mettent en scène, en cette rentrée littéraire 2009, un écrivain en mal d’inspiration, le narrateur, ici, serait atteint du mal inverse, assailli par  une pléthore de sujets, rêveries, songes et réminiscences.

S’entrecroisent ici de multiples histoires : celle du narrateur qui se souvient de sa passion dévastatrice pour une cantatrice, Fédora, avec laquelle jamais il ne passa une nuit. Celle de l’enfance de ce narrateur, orphelin de mère, en guerre avec son père gendarme et séduit par une trop charmante belle-mère allemande. Il se rappelle aussi, douloureusement, ses années de prison - la cause n'en sera dévoilée que vers la fin du livre. Se remémore, enfin, ses premières amours avec une Japonaise dont le tatouage grimpait peu à peu le long des jambes, comme une fleur vénéneuse.

Tentant de "garder la tête hors des eaux mortes du quotidien", il conte enfin la Bretagne où il s’est réfugié, tout près d'un château encore hanté par la seconde guerre mondiale.

Peu à peu, les fragments du journal intime s’assemblent en un puzzle plus cohérent qu'il n'y paraît pour rendre « la vérité flottante d’une vie". "C’est un déluge de sujets qui aura annihilé en moi la possibilité même du roman", écrit Hubert Haddad. Roman ou pas, cette "géométrie d’un rêve" qui bruite de poésie -Issa, Emily Dickinson- et ressuscite avec amour des mots rares, oubliés ou énigmatiques, écrase de sa superbe, de son érudition et de sa force les neuf dixièmes de cette rentrée.

 

-> "Géométrie d'un rêve" Hubert Haddad (Zulma, 408 pages, 20 euros )

 
Ordalie

Ressusciter, à travers le prisme du roman, les amours infernales et tourmentées de la romancière autrichienne Ingeborg Bachman (1926-1973) et du poète Paul Celan (1920-1970), c'est placer haut la barre tant les figures invoquées sont légendaires en littérature.

Pari amplement réussi par Cécile Ladjali, qui a choisi de rendre cette histoire par le regard jaloux de Zak, nostalgique du IIIe Reich et amoureux depuis toujours d'Ilse, sa merveilleuse cousine (inspirée d'Ingeborg Bachman). 

Impuissant et haineux, Zak voit l'amour de sa vie s'éprendre de Lenz, poète juif roumain qui a vu tous les siens exterminés par les nazis.

Avec l'acuité de son aigreur, Zak, le narrateur, conte cette passion qui prend son envol, puis se défait sous le poids d'un quotidien trivial qu'aucun des deux artistes ne sait ou ne veut affronter ensemble, sachant qu'ils y perdent leur flamme et leur génie. "Tous deux s'accordaient aussi sur un point : ils savaient qu'écrire c'était mourir aussi. Choisir de se tuer".

En deux cents pages nourries des oeuvres et des lettres de Celan et Bachmann, Cécile Ladjali rend un très bel hommage à deux écorchés vifs qui firent passer avant tout leur art et ses exigences. Quitte à en mourir : en 1970, Paul Celan s'est suicidé, se jetant dans la Seine, probablement du pont Mirabeau qui avait inspiré Apollinaire.

-> Ordalie Cécile Ladjali (Actes Sud, 205 pages, 18 euros).

Est retracée aussi la façon dont fut persécuté -comme si la seconde guerre mondiale n'y avait pas suffi - Paul Celan, accusé de plagiat dans les années 50 par la femme d'un autre poète, Yvan Goll, après la mort de celui-ci (Yves Bonnefoy fait justice de cette accusation dans un très beau livre "Ce qui alarma Paul Celan" ).   

Commentaires - passer au bloc suivant
Sommaire de l'article - passer au bloc suivant

Publicité

   
   
   

Publicité

   
   

Liens publicitaires

   
   

Voir aussi

Sport Genius

Testez vos connaissances sportives !

Slam

Jouez maintenant en ligne avec la célèbre émission télé !

Tout Le Monde Veut Prendre Sa Place!

Jouez au jeu culte sur internet! Gratuit!

NOUVEAU Questions Pour Un Champion On Line !

Découvrez la nouvelle version du célèbre jeu en ligne !

   
Informations légales
Logo France Télévisions Droits de reproduction et de diffusion réservés © 2013 France Télévisions
Devenir annonceur sur nos sites | Mentions légales et crédits | Conditions générales d'achat
France 2.fr, adhérent du Geste, est un site du groupe France Télévisions
Les sites du groupe France Télévisions :