Régis Debray (à droite, ici en compagnie de Stéphane Hessel à Gaza)

Régis Debray (à droite, ici en compagnie de Stéphane Hessel à Gaza)

AFP/MOHAMMED ABED
Dans son dernier livre, Régis Debray fait l'éloge du "rempart" qui protège, à rebours du nomadisme chic

Ultime coquetterie -car notre homme est un grand voyageur - c'est du lointain archipel du Japon, chapelet d'îles aux frontières naturelles, que l'écrivain a initialement prononcé cet "Eloge des frontières".

La conférence s'est muée en un court essai publié ce mois-ci chez Gallimard.

 

"Le fort est fluide", rappelle Régis Debray aux luxueux nomades des temps modernes, joignables en permanence sur leur téléphone dernier cri.  Mais "le faible n'a pour lui que son bercail, une religion imprenable, un dédale inoccupable, rizières, montagnes, delta. Guerre asymétrique. Le prédateur déteste le rempart. La proie aime bien".

Une idée bête enchante l'Occident ...
Et d'enfoncer le clou : "Une idée bête enchante l'Occident: l'humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières... Ainsi tout ce qui a pignon sur rue dans notre petit cap de l'Asie- reporters, médecins, footballeurs, banquiers, clowns, coaches, avocats d'affaires et vétérinaires- arbore-t-il l'étiquette "sans frontières".

Quoi de plus chic que de se réclamer d'une internationale, pourvu qu'elle ne soit pas ouvrière ? Contre une idée en vogue, Régis Debray le rappelle : "La frontière a mauvaise presse : elle défend les contre-pouvoirs. N'attendons pas que ... ces passe-muraille que sont évadés fiscaux, membres de la jet-set, stars du ballon rond, trafiquants de main d'oeuvre, conférenciers à 50.000 dollars, multinationales adeptes des prix de transfert déclarent leur amour à ce qui fait barrage".

L'industrie de la clôture décuple son chiffre d'affaires...

Et de pointer les contradictions du discours : "Chacun d'exalter l'ouverture tandis que l'industrie de la clôture (capteurs thermiques et systèmes électroniques) décuple son chiffre d'affaires... Dans notre jungle qui dit aspirer à une gouvernance mondiale, la caméra de surveillance épie le déviant".

"Le sans-frontiérisme" ? "Un économisme" et "un absolutisme"
La conclusion vaut feu d'artifice. "Qu'est-ce que le sans-frontiérisme ? Un économisme", qui  "déguise une multinationale en une fraternité", "avalise le moins d'Etat en masquant son corollaire : un plus de mafia", conclut l'auteur.  

 

Et d'ajouter qu'il s'agit aussi d'un "absolutisme". Ceux qui  "se croient partout chez eux" sont "des hommes dangereux", estime celui qui a pourfendu les néoconservateurs entendant exporter leur vision du libéralisme et de la démocratie, sans s'encombrer des réalités locales.

 

Il faut lire ce petit livre uppercut qui explique de façon lumineuse les angoisses et crispations identitaires. Car Régis Debray joint à une intelligence et une érudition rares une qualité infiniment précieuse : le désir de comprendre, avant de stigmatiser.

-> "Eloge des frontières" Régis Debray (97 pages, 7,90 euros)

 Lire aussi nos compte-rendus de  :

>> La lettre de Régis Debray à un ami israélien
>> "Le moment fraternité de Régis Debray"

 

 

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