Yannick Haenel - Laurence Plazenet - Laurent Mauvignier
Photos C. Hélie (Gallimard) / H. BambergerEn toute subjectivité, chaudes recommandations de quelques livres en lice, choisis parmi tous les pré-sélectionnés . Verdict en novembre
"La blessure et la soif" (nominé Femina)
Second roman de Laurence Plazenet, "La blessure et la soif" conte la passion ravageuse d'un noble sans fortune au XVIIe siècle. L'amour interdit de M. de la Tour pour Mme de Clermont ("vous êtes la femme que j'aime et vous portez un des premiers noms de ce royaume") l'obligera à fuir la France du Roi-Soleil.
Et à s'exiler dans une Chine ravagée par les invasions et les folies impériales.
Dans une langue éblouissante, précise et parfois précieuse, Laurence Plazenet ferre le lecteur dès sa première phrase ("Ils ont coupé mes mains. M.Hamon tenait le rasoir.").
De 1650 à 1679, elle déroule cette histoire de guerrier désespéré qui rejoint l'empire chinois, dirigé par une dynastie mandchoue. Aux confins du monde connu, il rencontre Lu Wei, devenu fou par amour et par désespoir.
Ensemble, ils vont se livrer à l'ascèse et à l'expérience du dépouillement ultime, dans "le ravin du monde", où nul Dieu ne vous entend. L'Occidental va s'initier à la calligraphie: "Lu Wei murmure qu'on peut écrire sur ses murs, sur des feuilles de palmier, par terre, avec un bâton, quand le souffle et la concentration ont pénétré le corps, quand l'esprit veut s'incarner...Rien ne retient plus celui que la contrainte inspire, une fois perdu le sentiment de l'art"..."Et un peu plus loin cette notation : "Les lettrés veulent qu'on les ensevelisse avec leur pinceau préféré".
Quand M. de la Tour rentre en France, il se réfugiera chez les jansénistes, silencieux rebelles à l'ordre établi. "Nos vies", écrit Laurence Plazenet, "devraient être un cheminement vers l'irréductible ou l'irrévocable, vers le nu et le pur qui nous délimitent, à quoi rien de superflu ne saurait plus être retranché"
De ce livre magnifique, altier, d'une écriture simplissime comme le sont les bijoux les plus travaillés, on sort tout retourné : la lecture tient parfois, comme l'écrit la romancière "du chant, du récital, de la prière pure". Elle s'accroche surtout à une histoire ensorcelante, en dépit (à cause ?) des atrocités dont elle est parsemée. La magie de ce livre tient dans ce grand écart, réussi. Notre absolu coup de coeur en cette rentrée 2009.
-> "La blessure et la soif" Laurence Plazenet (Gallimard, 23,50 euros)
En lice pour le Femina
Lire aussi :
-> Rencontre avec une romancière exigeante
"Trois femmes puissantes" (nominé Goncourt)
Du Monde aux Inrocks, la presse a sacré Marie N'Diaye star de cette rentrée littéraire. Ce qui a valu ce concert d'éloges à la romancière, dramaturge et nouvelliste, qui a fêté en juin ses 42 ans ?
La publication fin août chez Gallimard de son dernier roman, "Trois femmes puissantes", dont le tirage atteint désormais 45.000 exemplaires.
Mais le public a t-il compris, à travers ce choeur de louanges, à quel point ce roman, qui articule trois histoires, est un des plus dérangeants de l'automne ?
Car "Trois femmes puissantes" - quelle ironie dans ce titre- met d'abord à jour l'impuissance et la déchéance d'hommes, jetés à bas d'une splendeur passée ou fantasmée. Des hommes s'appuyant alors sur des femmes, quitte à les détruire.
Voici donc - première histoire - l'avocate Norah, venue en Afrique voir son père qui l'a abandonnée en France, avec sa soeur, laissant leur mère les élever seule. Mais ce père ignoble a pris avec lui leur jeune frère, Sony, désormais en prison pour meurtre. Et il compte sur sa fille avocate pour défendre ce frère charmant, dont on l'a privée pendant des années.
Voilà donc - deuxième histoire - Rudy Descas, qui conçoit des plans de cuisine pour une entreprise dans le Bordelais. Lui, Rudy Descas, qui fut professeur de français en Afrique et en ramena sa femme, Fanta. Tout en la privant, elle, de travail puisque ses diplômes ne sont pas reconnus en France. Rudy remâche sa rancoeur et rêve à un avenir qui ne s'écrira pas tout au long d'une catastrophique journée se soldant par son licenciement.
Retour en Afrique : voici enfin - troisième histoire et sans doute la pire de toutes, dans une tension qui va croissant - Khady Demba qui fut heureuse épouse, à défaut d'être mère, et qui est désormais veuve, rejetée par la famille de son mari, à la merci des vautours. Entraînée par un tout jeune homme, elle va remonter vers le Nord pour tenter de passer en Europe, fétu de paille ballotté par la misère, à la merci d'autres miséreux tentant, eux aussi, le passage vers l'Occident.
Plus encore que les deux premières, cette histoire là, sans espoir et sans rédemption - ou si peu - serre définitivement le coeur, laissant un malaise qui ne se résorbe pas, accru par la langue-monologue de Marie NDiaye, ces pensées qui se bousculent sans savoir à quoi se raccrocher. Que reste-t-il à Khady Demba, naguère heureuse sans le savoir ? Un corps malheureux et tourmenté, un nom-identité qui lui sert d'ultime bouée de sauvetage, aussi vaine que les précédentes. On ne sort pas indemne du livre de Marie NDiaye, mais plutôt, à l'instar de ses personnages atteints d'ulcères, eczémas, hémorroïdes, maladies de peau, démangé longtemps après sa lecture.
-> "Trois femmes puissantes" Marie NDiaye (Gallimard, 19 euros)
En lice pour le Goncourt
"Des hommes" (nominé Goncourt et Médicis)
Alors que la deuxième guerre mondiale suscite un flot de fictions, les romanciers français se sont peu emparé du thème algérien, l'abandonnant volontiers aux historiens.
Laurent Mauvignier inversera-t-il le mouvement ? Il nous livre en moins de 300 pages un roman secouant, qui fait en caméra subjective le tour de la question.
Non pas qu’il l’épuise, la tâche en revient aux spécialistes. Mais il rend très bien, sans jamais être démonstratif, le cycle infernal : l’exploitation coloniale, la révolte, la guérilla indépendantiste, la répression. Et les horreurs des deux côtés – ce qui ne revient pas à dire que la balance s’équilibre.
Le roman démarre un soir de fête, fête ambiguë puisque Solange célèbre à la fois ses soixante ans et son départ à la retraite avec "cousins, frères et amis". Et justement voilà un de ses frères, Bernard, dit Feu-de-Bois : "certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans". Bernard, donc, qui va offrir à sa sœur préférée une broche somptueuse, lui qui passe pour n’avoir pas le sou et vivre aux crochets des autres. L’atmosphère se tend. Et Bernard fait un esclandre. Injurie celui qui lui semble en trop à cette cérémonie où lui-même est traité en étranger : un homme du nom de Chefraoui. Insultes racistes. Puis, plus tard,agression.
"Pas bon à voter, mais déjà bon pour les djebels"
A la manière d’une sinistre madeleine, cette agression déclenchera, dans la tête de son cousin Rabut, une avalanche de souvenirs. Rabut se repasse le film des années algériennes, tel qu’il l’a vécu. Et tel que l’a vécu son cousin Bernard, embarqué comme conscrit dans cette guerre d’Algérie qu’il ne comprenait pas : "pas bon à voter, mais déjà bon pour les djebels".
Bernard n'était pas un opposant, contrairement au soldat Chatel, passé de la fac aux combats. Mais comme rural et villageois, il comprend vite que, s’il était né en Algérie, si on l'avait dépossédé de sa terre, lui aussi aurait pu prendre le maquis. Jusqu’au jour où il se sent assigné à un camp. Parce que certains de ses camarades ont été tués, et parfois mutilés.
La force du roman de Mauvignier, qui captive le lecteur dans son sens premier, et le plus fort, tient à son écriture quasi-hallucinatoire : les narrateurs successifs (Rabut, puis Février, un autre soldat ...) entremêlent le récit des pensées, des dialogues, de ce qui aurait pu être et de ce qui a été. Logorrhéique parfois, entraînant toujours : les soixante-dix premières pages se lisent d’un coup, mais les deux cents suivantes plus vite encore, tant est saisissante la façon dont ses soldats français en terre inconnue – en terre étrangère – vont être broyés par un scénario qu’ils n’ont pas écrit et par une histoire dont ils sont les pions. Ils vont subir des abominations. Ils vont commettre des atrocités. Mais ils ne parleront ni des premières, ni des secondes : cette guerre perdue a été recouverte d’une chape de plomb, et du silence des cimetières.
Le romancier nous fait rentrer dans la peau, dans la tête, dans les sentiments et dans l’existence de Bernard, devenu semi-clochard. Dans une histoire oubliée et enterrée depuis cinquante ans et qui fut celle, au tournant des années 50 et 60, de centaines de milliers d’hommes jeunes précipités dans un conflit qu’il n’avait pas choisi. Combien en sont revenus psychologiquement bousillés pour la vie ? Bravo à Laurent Mauvignier d’avoir rendu, avec son talent d’écriture et sa force de romancier cette guerre volontairement oubliée, qu’il reste à inscrire dans la littérature.
-> "Des hommes" Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, 17,50 euros 281 pages)
En lice pour le Goncourt et le Médicis
Et sur l'Algérie, un autre roman à lire en cette rentrée littéraire 2009 :
-> "La solitude de la fleur blanche" d'Annelise Roux
"Jan Karski" (nominé Goncourt et Médicis essai)
Polonais et catholique, il avait été chargé par deux juifs polonais de "convaincre les gouvernements alliés de déclarer officiellement aux Allemands que la poursuite de l'extermination des Juifs leur attirera de terribles représailles : que l'Allemagne entière sera détruite".
Pour le persuader, les deux hommes emmènent Jan Karski à l’intérieur du ghetto de Varsovie. Il y voit des "enfants aux yeux fous", des mères aux seins désespérément plats tenter de nourrir leur enfant, des cadavres nus dans la rue, et de tout jeunes soldats nazis tirer au hasard sur des cibles humaines, pour se distraire.
De ce jour, Jan Karski, jusque là résistant polonais parmi d’autres, se sent investi de cette mission : tout faire, comme le lui ont demandé les deux hommes, pour empêcher l’accomplissement du génocide. Il parcourt l’Europe, rencontre les dirigeants alliés, puis part pour les Etats-Unis. Il rencontre Roosevelt pour délivrer le même message : l'interruption de l'extermination doit être une priorité des Alliés. Il échouera, rencontrant partout le même silence et, de la part de Roosevelt, provoquant une série de baillements qui le révulseront.
"Le message n'ébranle pas la conscience du monde"
Après-guerre, Jan Karski, qui a choisi de rester aux Etats-Unis, écrit "Story of a Secret State" (réédité en France en 2004 sous le titre "Mon témoignage devant le monde"), qui a servi d'inspiration à Yannick Haenel, dont l’ouvrage se divise en trois chapitres. Le premier est consacré à l’intervention de Jan Karski dans le film Shoah, de Claude Lanzmann. Le second, le plus fort, raconte toute la seconde guerre mondiale telle que l’a vécue son héros polonais : sous-lieutenant, Jan Karski est fait prisonnier par les Russes. Il aurait pu – aurait dû - mourir dans le charnier de Katyn. Par ruse, il réussit à profiter d’un échange, et passe aux mains de l'armée nazie. Il y découvre, écrit Haenel, pire que la violence : "la gratuité de la violence". Il s’enfuit, rejoint la résistance, est pris par
Un plaidoyer pour la Pologne martyrisée
Parmi les aspects et parti pris les plus frappants du livre, le plaidoyer constant pour cette Pologne martyrisée par l’Allemagne nazie comme par
Si le livre se lit si bien, c’est évidemment parce que l’auteur a choisi un sujet fort. C’est aussi parce qu’il a choisi une écriture sobre et fluide, loin des envolées lyrico-poétiques de "Cercle", son précédent roman.
Un infime bémol : fallait-il vraiment raconter deux fois la visite du ghetto (pages 27 à 33 et 96 à 99), si forte qu’elle se grave instantanément et scène par scène dans la mémoire du lecteur ? A cette légère restriction près, ce livre bouleversant rend à la Pologne et aux Polonais, si souvent maltraités par l’histoire, un magnifique hommage.
"Jan Karski" Yannick Haenel (L’infini, nrf Gallimard, 16,50 euros, 190 pages)
En lice pour le Goncourt et le Médicis essai
"Yanvalou pour Charlie" (nominé prix Wepler)
Un gamin déguenillé qui va "foutre le bordel" dans la vie bien rangée du narrateur, Mathurin.
Avocat dans la capitale haïtienne, celui-ci affiche volontiers son cynisme ("Je ne perds pas de procès ce qui commence à se savoir. Les gens respectent les gagnants. Vaincre est un capital social").
Ce cynisme de façade s'effondre lorsque Charlie vient dans son bureau "réveiller les morts et les bons sentiments" avec "des histoires de village, de meurtre, d'argent sale, d'amour et de misère, de musique populaire et de quartier bourgeois".
En balançant à Mathurin son deuxième prénom, Dieutor, prénom qui trahit la misère et les hameaux perdus d'Haïti, Charlie a réveillé des fantômes. Parce que Mathurin, un jour, lui a ressemblé. Parce qu'il vient du même village que Charlie et a décidé de l'oublier.
Le gamin raconte sa courte vie : recueilli par un prêtre généreux, dans un centre pour enfants abandonnés, il s'est fait trois amis. Une bande de quatre qui a commis l'irréparable, va être exclue du centre et se retrouver à la rue, en proie à la misère, à la violence, à la merci de de tous.
Devant cet enfant au débit effréné et à l'existence menacée, l'avocat se souvient. De la misère et de la pauvreté, mais aussi de deuils plus intimes et de sentiments plus forts ("Les gens qui naissent en ville ne tiennent pas leur promesses"). Il se rappelle avoir abandonné la fidèle Anne, son amoureuse. Avoir laissé derrière lui "le vieux Gédéon" "qui marchait toujours derrière ses mots", arrachait de leurs mains les discours des hommes politiques menteurs, battait tout le monde aux cartes et lui avait donné une guitare, qu'il a gardée.
Porté par une écriture prenante et rapide qui ressemble au "yanvalou" du titre ("Le yanvalou, c'est une musique qui monte et qui descend, ça ondule"), par une montée émotionnelle, par l'horreur de ce qui est décrit et subit et par des personnages plus qu'émouvants, ce roman qui se déroule sur une semaine - cruciale pour Mathurin comme pour Charlie - nous parle d'Haïti et de partout.
-> "Yanvalou pour Charlie" Lyonel Trouillot (Actes sud, 18 euros)
En lice pour le prix Wepler La Poste
