Ignacio Ramonet (en 2002, alors directeur du Monde Diplomatique)
AFP/Martin BureauAutant de réflexions qui ont amené l'ancien directeur du Monde Diplomatique, Ignacio Ramonet, à balayer avenir et perspectives des médias dans un essai de 150 pages parus chez Galilée, "L'explosion du journalisme. Des médias de masse à la masse des médias".
Et de s'interroger sur le futur d'un journalisme menacé par la prolifération gratuite d'infos en ligne, désormais connue sous le nom d''"infobésité".
Point fort du livre, le passage en revue des différents modèles économiques de journalisme en ligne ("fermes de contenus", infos "low cost" à la demande, abonnement partiel ou total, pub etc.). Des modèles qui se cherchent toujours. Même si, note Ignacio Ramonet, les médias traditionnels restent des marques fortes, très recherchées par les internautes (voir les fortes fréquentations des sites du New York Times, du Monde etc.).
Un constat éloigné de tout catastrophisme
O surprise ! En conclusion, loin de tout catastrophisme, l'ancien directeur du Monde Diplomatique parie sur la survie d'un journalisme d'exigence et de qualité. Interview de cet optimiste.
Quel est le propos de "L'explosion des médias" ?
Ce que j’essaie de décrire, c’est un état des lieux : l’impact de la météorite Internet. Ca va au delà des médias, il suffit de voir les révolutions arabes. C'est de l’ordre de la révolution de l’imprimerie au XVe siècle : un changement d’écosystème.
Mais ce choc, cette révolution de l'Internet, c’est à la fois une grande catastrophe pour la presse traditionnelle, qui risque l'extinction, et beaucoup d’opportunités pour les jeunes journalistes.
Les médias traditionnels sont-ils morts ?
Même pour les médias traditionnels, les jeux ne sont pas faits. Dans mon livre, je cite l'hebdomadaire allemand Die Zeit, dont les ventes ont progressé de 40% ces dernières années et dont le tirage dépasse désormais les 500.000 exemplaires. Il résiste parce qu’il est fidèle à une rigueur, une exigence et une qualité d’écriture.
Existe-t-il en ligne une presse exigeante qui arrive à se faire payer?
Sur Internet, l'offre se diversifie, avec des publications plus exigeantes. Si on prend l'exemple du site Politico, il est devenu le média de référence sur la politique américaine, en multipliant les scoops, les révélations. Sa rubrique Politico 44 est un véritable journal intime du président Obama.
Politico est gratuit, avec plus de 3 millions de visiteurs uniques, mais il a lancé début 2011, en parallèle, une autre publication en ligne, payante celle-là, PoliticoPro , avec un prix d'abonnement très cher (plus de 1000 euros par an), avec forte valeur ajoutée. Et ça marche puisque les professionnels du secteur sont obligés de le lire.
Les médias généralistes ne parlent pas assez du succès des lettres spécialisées, dont les abonnements se paient très cher. Lettres spécialisées sur les médias, comme la Correspondance de la presse, ou encore sur le pétrole, la défense ou les services secrets (Intelligenceonline). On y trouve des mines d'infos, des rapports faits par des grands chercheurs.
Qui est-ce qui va subir de plein fouet "l'impact d'Internet" ?
Ce qui est en cause, c’est les médias "de référence", ceux qui développent l’info que tout le monde connaît déjà. La lecture du "Monde" l’après-midi n’est déjà plus un réflexe. Avant, à Sciences-Po, les piles de journaux mis à disposition des étudiants le matin disparaissaient très vite. Aujourd'hui, les étudiants s'informent sur leur ordinateur portable.
Croyez-vous qu'il y ait encore de la place pour un temps long de lecture, avec des générations nourries à Internet et aux réseaux sociaux?
C'est vrai, la consommation d’Internet intensifie la fébrilité. On survole, on consomme en nombre, mais pas en profondeur. Mais dans l’histoire longue d’Internet, les vingt-cinq premières années ne sont que le Big Bang. Les pratiques de butinage ne vont peut-être pas durer sinon il n’y aurait plus de raisonnement.
Or nos sociétés n’ont jamais autant produit de diplômés, d’universitaires, de chercheurs. Quand une culture de masse s’installe, on est toujours dans le catastrophisme et la morale. Au XIXe siècle, on s'en prenait aux romans, jugés nocifs pour les jeunes filles. Aujourd'hui, on s'en prend à Internet.
Wikileaks, bonne nouvelle pour le journalisme ?
Wikileaks a montré les carences des médias traditionnels en développant de nouveaux outils pour diffuser dans le monde entier des infos authentifiées, qui ont provoqué des ondes de choc.
Désormais plusieurs médias ont créé en leur sein leur propre "Wikileaks". En France, Mediapart a annoncé la naissance de Frenchleaks. A l'étranger, Al Jazeera et le New York Times ont également développé leur propre structure pour publier et diffuser des documents. Wikileaks offre un accès sans intermédiaire aux sources, comme le protestantisme a permis un accès direct à la Bible, ce qui était interdit par l'Eglise au Moyen-Age.
>> A lire:
"L'explosion du journalisme. Des médias de masse à la masse de médias" Ignacio Ramonet (Galilée, 18 euros)


