Florence Aubenas (vendredi 19 février 2010)
Photo Anne BrigaudeauOmniprésente dans les médias ces jours-ci à l'occasion de la sortie de son livre, "Le quai de Ouistreham", Florence Aubenas a choisi de disparaître de février à juillet 2009.
Pour s'immerger dans le monde des précaires, en congé sans solde, elle a pointé à Caen au Pôle emploi, travaillé comme femme de ménage, vécu avec moins de 700 euros par mois.
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Elle qui fut cinq mois otage en Irak n'a été reconnue par personne. Aubenas ? Inconnue au bataillon dans la France des démunis. Ceci dit, le nom était inconnu aussi à l'accueil des éditions du Seuil ("Aubenas avec un O ?"), où nous l'avons interviewée ce vendredi 19 février au matin.
Pourquoi choisir de devenir une infiltrée?
Comme journaliste, on a du mal à appréhender les formes d'exclusion. C'est toujours biaisé : pour parler des précaires, on finit souvent par interviewer le stagiaire de sa cousine ou passer par une assistante sociale.
On sait tous que le chômage existe. Mais quand on le vit, ce n'est pas pareil. Quand on vous dit "vous êtes le fond de la casserole", celle qui qui ne trouvera pas de travail, on comprend ce que vivent les gens. Et on rend compte d’une réalité vécue.
Comment les gens devenus héros, à leur insu, du "Quai de Ouistreham" ont-ils perçu ce 'double jeu' ?
Avant que le livre ne sorte, je suis passée les voir, en Normandie. Je leur ai passé le bouquin. Ils étaient estomaqués. Pourquoi parler de moi ? Qu’est-ce qu’il y a à raconter ? En majorité, ils ont été très sympathiques. Même le directeur de l'entreprise de ménage du ferry de Ouistreham, "Jeff", pourtant pas un tendre, s’est jugé ressemblant. Seule l'a chiffonné la couleur de sa moustache, qualifiée de "couleur de cidre" alors qu'il la voit plutôt "poivre et sel". Il y a quand même une chef d'équipe, Mauricette, qui n'a pas vraiment apprécié...
Il y a dans le livre une vision assassine de la fusion qui a abouti à créer Pôle Emploi ...
Je me suis inscrite à Pôle emploi, à peu près au moment de la fusion ANPE-Assedic. Avant cette fusion, il y avait régulièrement quelqu'un, dans la file des chômeurs, pour gueuler "c’est honteux, on se moque de nous". Après la fusion, ils passaient leur temps à dire "bon courage" à ceux qui y travaillent.
Les agents avaient une double pression, ils devaient traiter le marché de l’emploi tout en étant eux-mêmes pris dans leur propre restructuration. Quand on est chômeur, on s’aperçoit aussi qu'une des tâches principales de Pôle Emploi, c’est de masquer le chômage dans les statistiques. Ils proposent aux chômeurs un "parcours création d’entreprises" alors que dans 90% des cas, ça ne marche pas ! J'en discuterai d'ailleurs le 26 février (à 7h40 dans la matinale de Canal + ) avec le secrétaire d'Etat à l'Emploi, Laurent Wauquiez.
Ce qui ressort du livre, c'est que les femmes sont encore plus mal traitées que les hommes.
Je n’avais pas pensé traiter du travail des femmes, mais ça s’est imposé. Dans la hiérarchie, les femmes sont tout en bas. Dans le ménage, ce sont elles qui nettoient les sanitaires. Je parle aussi de Victoria, une femme de ménage qui a voulu s’inscrire dans un syndicat. Choc des cultures : quand les syndicats, majoritairement masculins, appellent à défiler dans la rue, ils sont tout de suite des centaines. Les femmes de ménage, elles, sont trois avec un balai. Elles ne sont pas prises en considération alors qu'elles représentent le nouveau visage du salariat.
Les précaires ne sont pas dans les radars, pas dans les statistiques. Dans mon livre, il y a une fille qui monte un syndicat, dans l'équipe de ménage du ferry. Personne ne la rejoint : pour ces salariés-là, les syndiqués sont les privilégiés d'un monde auxquel ils n’ont pas accès.
A en croire le livre, les infos à la télé sont anxiogènes ou culpabilisantes.
Quand les médias ont commencé à parler de la crise, pour les plus pauvres, il n'y avait rien de neuf. La crise, ils la vivent depuis longtemps. Si ça fait la une du 20H, ça signifie qu’on va leur retirer leurs allocs, fermer davantage d'entreprises. J'ai entendu des propos comme : "cette crise est une fabrication pour mieux nous licencier".
Ils vivent mal aussi les discours culpabilisants sur les automobiles qui polluent. Sans voiture, ils ne trouvent pas de travail. Pour eux, la télé, c'est cet "ailleurs" qui vous juge.
Un des passages les pires du livre, ce sont ces lycéens obligés de travailler pour vivre, et à qui il reste 8 euros à deux pour se nourrir pendant une semaine.
Avec les divorces, plein de familles se séparent. Le père va vivre sa vie ailleurs et le cas échéant, la mère aussi. Dans le cas dont je parle, il s'agit de deux enfants restés seuls dans
Le problème des jeunes gens est très lourd, ils n'ont pas accès au RMI et très peu arrivent à passer le permis. A 18 ans, on se trouve hors de tout. Sans parents, c'est l'horreur.
Il y a une grande coupure entre les emplois classiques, en CDI, et ceux qui galèrent pour trouver quelques heures, en CDD...
Oui. Chez les précaires, le débat sur le travail le dimanche ou la retraite à 60 ans n’existe pas. On accepte de travailler le dimanche, la nuit, et bien après 60 ans. La révolte ? Un luxe inaccessible. Avec la fin de l’emploi industriel massif, pas mal de verrous ont sauté. A Caen, il y avait 20.000 emplois ouvriers dans les années 90. Il n'en reste plus que quelques milliers.
Pourquoi choisir de publier ce reportage sous forme de livre ? Le livre est-il l'avenir du journalisme papier ?
La presse écrite se retrouve en retard sur la télévision, qui diffuse des documentaires longs. Il y a une économie audiovisuelle qui permet ça, de travailler six mois sur un sujet. L’économie de la presse papier ne le permet pas. Qui peut décrocher un an sans solde ? J'ai pu le faire, avec l'argent de mon précédent livre sur Outreau ("La méprise"), et avec 5000 euros d'avance sur les droits d'auteur.
Dans la presse écrite, il y a aussi un problème de ligne éditoriale. On veut du journalisme positif . Qui fait encore sa une sur les précaires, les sans-papiers, le mal logement ? Il y a un désinvestissement du champ social par les journaux. Je crois aussi qu'ils se trompent en privilégiant les papiers courts plutôt que longs. Et le dernier problème, c'est que nous, journalistes, on a du mal à traiter le social. Un bon journaliste c’est comme un bon prof : quel que soit le sujet, il vous intéressera.
-> Florence Aubenas publie "Le quai de Ouistreham"
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De Florence Aubenas, une leçon de journalisme


