On vous l'a dit à Pâques et à la Trinité : on vous le redit aujourd'hui : total chef d'oeuvre que ce "Coeur glacé" d'Almudena Grandes. Paru en 2008 chez Lattès, ce roman-fleuve (plus de 1000 pages) se déroule sur quatre générations dans l'Espagne républicaine, franquiste et post-franquiste. Il a reçu le prix Méditerranée 2009, plus que mérité.
Le coup de foudre, à l'orée du IIIe millénaire, entre un professeur de physique trentenaire, Alvaro Carrion Otero, et la banquière Raquel Fernandez Perea sert de prélude, de prétexte et de toile de fond à l'exhumation d'un récit qui commence soixante-dix ans plus tôt, avec la guerre civile espagnole.
De cette guerre là, il reste encore des histoires peu connues et terrifiantes (le titre du livre vient de deux vers d'Antonio Machado, "L'une des deux Espagne/Saura te glacer le coeur"). Pour nourrir sa fiction, Almudena Grandes a écouté les survivants, lu de précieuses monographies et approfondi ses recherches. Et elle raconte, sous couleur romanesque, des atrocités oubliées. Ces républicains qui furent enterrés vifs par les rebelles nationalistes dans un puits scellé à la chaux... Ces veuves de fusillés qui, pendant les décennies du pouvoir franquiste, persistèrent à fleurir les murs contre lesquels furent abattus leurs compagnons...Ces républicains trahis une première fois par un général rebelle, une seconde fois par la France qui jettera dans des camps les survivants des combats ...
Pendant ce temps-là, l'"autre Espagne" saura s'enrichir, par la corruption, les spoliations, les abus de pouvoir. La chance sourit aux audacieux, aux opportunistes et au si sympathique Julio Carrion, le père d'Alvaro, devenu millionaire.
En face, le grand-père de Raquel, Ignacio Fernandez, héroïque combattant républicain vaincu, rejoint Toulouse, puis la Résistance. Las ! Franco sera le seul dirigeant fasciste d'avant-guerre à ne pas être balayé par la victoire des Alliés. Elle sera longue, très longue, l'attente, des réfugiés espagnols ... En revanche, ce livre de mille pages paraît trop court. La dernière page tournée, on voudrait vivre encore, inlassablement, les amours d'Alvaro et Raquel, consoler Paloma, la plus belle fille de Madrid, assister aux tours de magicien de Julio, affronter l'horreur de l'hiver russe, résister au siège de la capitale espagnole, pleurer avec les exilés. Si la langue d'Almudena Grandes tient de la berceuse, où reviennent, comme dans un poème d'Homère, les héros accompagnés des mêmes attributs, son récit, lui, secoue et captive, indéfiniment. Emmenez ce roman (qui a connu en Espagne un succès retentissant et amplement mérité) dans votre prochaine valise de vacances : difficile de trouver meilleure compagnie.
-> "Le coeur glacé" Almudena Grandes (Lattès, 1072 pages, 25 euros)
(AB)
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