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LECTURES ESTIVALES

22/06/2009 | 11:39 par Anne BRIGAUDEAU,Pierre MAGNAN

Dix livres chaudement recommandés pour l'été 2009

- "Le coeur glacé", "Les vivants et les ombres" "Leurs vies éclatantes"  -

"Le coeur glacé", "Les vivants et les ombres" "Leurs vies éclatantes"

© France 2

Notre sélection estivale? Sexe, mensonges et littérature. Poche ou pavé, rien que du très bon, lu et aimé pour vous

Du Madrid de la guerre d'Espagne aux bas-fonds du Paris pré-haussmanien, des folies de Wall Street au "printemps des peuples" en Galicie, dix recommandations pour un été bibliophage. Dont plusieurs en poche, crise oblige.

Promis, juré, vous n'en décrocherez pas !

 
Leurs vies éclatantes (poche)

"Leurs vies éclatantes", c'était notre prix Goncourt à nous pour l'année 2007, notre coup de coeur absolu et il vient juste de paraître en Folio.

Ce livre champagne noue et dénoue sur 460 pages et sept jours les liens d’une dizaine de personnages – musiciens, photographes, galeristes, peintres, étudiants ... - qui se croisent ou se quittent, autour d’un mariage et d’un enterrement place Saint-Sulpice à Paris.

Comme on voyage sur la Toile, "Leurs vies éclatantes" emmène le lecteur d’un quartier parisien à une place romaine, d’un musée à une salle de concert, d’une terrasse à un cocktail, d’une vie qui commence à une autre qui s'achève, avec une force et une présence donnant à chaque page une densité rarement égalée.

On suit la jolie Maud, pianiste virtuose qui s'est fait voler la vedette lors d'un concert au théâtre des Champs-Elysées, et ne s'en remet pas. On se faufile sur les traces d'Isabelle, dont le père Sylvain, peintre faussaire, travaille pour des galeries d'art. On s'éprend de Macha, peintre photographe envolée pour Rome, où elle trouvera peut-être l'amour, et on s'inquiète d'Héloïse, sur le point de convoler avec un niais banquier à particule.

Et l'on glisse d'un coup d'aile de pigeon d'une vie à l'autre, d'un destin qui se brise au suivant qui renaît, d'une idylle qui défaille à une passion qui germe, sur près de 500 pages, tout au présent, dans un plaisir de lecture comme il y en a peu. Quand circule en littérature tant de fausse monnaie, "Leurs vies éclatantes" resplendit d'un rayonnement durable.

-> "Leurs vies éclatantes" Grégoire Polet (Folio, 509 pages, 7 euros)
-> Voir aussi ici critique de Chucho , dernier roman et notre rencontre avec Grégoire Polet en 2007 (deux ans déjà...)

(AB)

 
Le coeur glacé

On vous l'a dit à Pâques et à la Trinité : on vous le redit aujourd'hui : total chef d'oeuvre que ce "Coeur glacé"  d'Almudena Grandes. Paru en 2008 chez Lattès, ce roman-fleuve (plus de 1000 pages) se déroule sur quatre générations dans l'Espagne républicaine, franquiste et post-franquiste. Il a reçu le prix Méditerranée 2009, plus que mérité.

Le coup de foudre, à l'orée du IIIe millénaire, entre un professeur de physique trentenaire, Alvaro Carrion Otero, et la banquière Raquel Fernandez Perea sert de prélude, de prétexte et de toile de fond à l'exhumation d'un récit  qui commence soixante-dix ans plus tôt, avec la guerre civile espagnole.

De cette guerre là, il reste encore des histoires peu connues et terrifiantes (le titre du livre vient de deux vers d'Antonio Machado, "L'une des deux Espagne/Saura te glacer le coeur"). Pour nourrir sa fiction, Almudena Grandes a écouté les survivants, lu de précieuses monographies et approfondi ses recherches.  Et elle raconte, sous couleur romanesque, des atrocités oubliées. Ces républicains qui furent enterrés vifs par les rebelles nationalistes dans un puits scellé à la chaux... Ces veuves de fusillés qui,  pendant les décennies du pouvoir franquiste, persistèrent à fleurir les murs contre lesquels furent abattus leurs compagnons...Ces républicains trahis une première fois par un général rebelle, une seconde fois par la France qui jettera dans des camps les survivants des combats ...

Pendant ce temps-là, l'"autre Espagne" saura s'enrichir, par la corruption, les spoliations, les abus de pouvoir. La chance sourit aux audacieux, aux opportunistes et au si sympathique Julio Carrion, le père d'Alvaro, devenu millionaire.

En face, le grand-père de Raquel, Ignacio Fernandez, héroïque combattant républicain vaincu, rejoint Toulouse, puis la Résistance. Las ! Franco sera le seul dirigeant fasciste  d'avant-guerre à ne pas être balayé par la victoire des Alliés. Elle sera longue, très longue, l'attente, des réfugiés espagnols ... En revanche, ce livre de mille pages paraît trop court. La dernière page tournée, on voudrait vivre encore, inlassablement, les amours d'Alvaro et Raquel, consoler  Paloma, la plus belle fille de Madrid, assister aux tours de magicien de Julio, affronter l'horreur de l'hiver russe, résister au siège de la capitale espagnole, pleurer avec les exilés. Si la langue d'Almudena Grandes tient de la berceuse, où reviennent, comme dans un poème d'Homère, les héros accompagnés des mêmes attributs, son récit, lui, secoue et captive, indéfiniment. Emmenez ce  roman (qui a connu en Espagne un succès retentissant et amplement mérité) dans votre prochaine valise de vacances : difficile de trouver meilleure compagnie.

-> "Le coeur glacé" Almudena Grandes (Lattès, 1072 pages, 25 euros)

(AB)

 
Les Vivants et les Ombres (poche)

Saga initialement parue chez Sabine Wespieser, "Les vivants et les ombres" nous emporte au XIXème siècle en Galicie, un territoire aux confins de la Pologne alors rattaché à l’empire austro-hongrois, et travaillé, comme toute l'Europe, par le «"printemps des peuples". On ne livrera pas ici le secret de narration qui rend si habile ce roman singulier. Disons que la langue et le regard ultrasensibles de la romancière rendent attachantes ces figures de femmes qui défilent, de génération en génération, sous le toit de la famille Zemka.

Il y a le père, Jozef, patriarche polonais rugueux, dernier témoin d’une époque disparue et d'une petite noblesse en voie d’extinction. Il y a sa femme Clara, qui cache si bien son jeu…Clara la pianiste, Clara la soumise, Clara la mère de cinq filles. Et Clara l’amoureuse, qui révèlera sur le tard une nature passionnée.

Il y a sa fille Wioletta, dont la splendeur pouvait autoriser tous les espoirs de mariage. Le destin en décidera autrement. Et il y a la petite-fille, Tessa, qui rêve d’autres horizons que cette plaine sans fin, et va peut-être -peut-être - y parvenir.

Mais il y a surtout les échos du monde qui vont résonner dans cette terre perdue. Lutte sociale, jusque dans l’usine de confiserie de la famille Zemka,  qui élabore avec des bonheurs divers les délicieuses «pastilles de Sissi », en hommage à l’impératrice d'Autriche. Réveil des peuples, Ruthènes exaspérés du joug polonais, Polonais lassés de l'Empire austro-hongrois,  juifs qui quittent parfois cette terre hostile pour une Mitteleuropa plus accueillante, à Vienne… Eveil  enfin– ô combien timide – des femmes de la famille, qui sortent plus souvent qu'à leur tour des chemins tout tracés. Un récit agité par le souffle de l’histoire et  le cours des passions, mais au génie plus rare : la romancière sait comme personne suspendre sa plume sur une maison qui gémit, un enfant qui joue, un amour qui naît, et fixer ses scènes d'un jour et de toujours dans nos mémoires. 

- > "Les vivants et les ombres" Diane Meur (640 pages, 8 euros)

 

(AB)

 
Les mystères de Paris

"Des malades ont attendu pour mourir la fin des Mystères de Paris", écrivait Théophile Gautier. C'est dire le suspense qui a tenu en haleine les innombrables lecteurs de ce feuilleton publié dans ""Le Journal des débats" du 18 juin 1842 au 15 octobre 1943 : "Tout le monde a dévoré les Mystères de Paris, même les gens qui ne savent pas lire" (Théophile Gautier encore).

A quoi tient ce succès ? Dans sa belle préface, Judith Lyon-Caen résume excellemment le combat du Bien et du Mal qui "a révulsé une partie de la critique" au nom de la morale et du bon goût, et passionné la France populaire comme la bourgeoisie éclairée : « Il y a dans les Mystères de Paris une énergie sauvage, celle d’une cohorte de personnages maléfiques, malfrats hideux comme La Chouette, Tortillard -un anti-Gavroche-, le Maître d'école ou Bras-Rouge, criminels du grand monde comme le comte de Saint-Rémy, monstres hypocrites comme le notaire Jacques Ferrand... Mais il y a aussi une sauvagerie du Bien, celle de Rodolphe, prince mélancolique venu à Paris à la recherche de sa fille perdue, impitoyable avec les méchants qu'il punit au mépris des lois."

Si ce chef d'oeuvre mérite d'être acheté dans l'édition Quarto Gallimard publiée cette année, c'est parce que celle-ci offre non seulement l'édition intégrale annotée sous la direction de Judith Lyon-Caen, mais un merveilleux glossaire de l'argot de l'époque. Où l'on apprend qu'avoir la "coloquinte en bringues", c'est avoir "la tête en morceaux" et que le croque-mort de l'époque s'appelait plus familièrement "le trimballeur des refroidis".

Autre belle idée : avoir joint des lettres de lecteurs (trices) enflammées de l'époque : "C'est un culte véritable que je vous ai voué", écrit l'une d'elles, "et c'est plus que de l'admiration que vous m'inspirez. Si les malheureux pour lesquels vous parlez tant, et si bien, étaient admis à lire et pouvaient comprendre toute la beauté des Mystères de Paris, de quelles bénédictions ne seriez-vous comblé ?" Et Madame B.L. de conclure: (si d'ici le 1er juillet) "vous n'avez pas daigné me répondre, je saurai n'avoir plus rien à espérer".

Ne désespérons pas, nous, des pouvoirs de la littérature : de nombreux lecteurs d'Eugène Sue ne se sont ils pas retrouvés sur les barricades, en 1848, pour avoir lu ce roman séditieux ? Quelles que soient les critiques de Marx contre cette "plaidoirie réformiste", ne boudons pas notre plaisir à dévorer sur plus d'un millier de pages cette oeuvre ouverte, jouissive et excessive "qui contribue à la lisibilité du monde"*.

-> "Les Mystères de Paris" Eugène Sue (Quarto Gallimard, 1316 pages, 21 documents, 26,90 euros).
* Judith Lyon-Caen
 

(AB)

 
Le Loup de Wall Street

Les mémoires d'un super trader des années 90, où se mêlent argent, sexe et drogue. Le loup de Wall Street, c'est Jordan Belfort, l'ex patron d'une société de bourse, qui a fait fortune avant de connaître la prison pour des opérations frauduleuses.

Dans cette autobiographie, dont l'idée lui est venu en prison, Belfort raconte le monde fou de la finance d'avant le krach qui va, paraît-il, obliger à une moralisation du capitalisme.

Si Jordan Belfort a été un petit génie de la finance (certes magouilleuse, mais n'est ce pas un pléonasme ?), il apparait, à la lecture du livre, que le loup de Wall Street sait aussi manier la plume avec talent.

Le livre vaut notamment par les excès racontés souvent de façon très crue par Belfort avec la vivacité d'une de ses Ferrari. Argent, donc, jamais en dessous du million de dollars, sexe (avec des prostituées de luxe, appelées ici "blue chips", nom données aux actions des grandes sociétés) et drogue (de toute sorte jusqu'à des rails de coke géants) servent de trame au récit.

Mais au delà de ces pages glorieuses, Jordan Belfort décrit un monde de la finance dans lequel les sommes brassées sont hallucinantes (notamment ses propres revenus qui se comptent en millions de dollars par mois), les magouilles juteuses (il raconte comment il trompe les marchés avec des prêtes-noms) ou l'évasion fiscale vers la Suisse ou autres paradis fiscaux...

Jordan Belfort raconte comment il a créé sa société, comment celle-ci fonctionne avec ses traders payés (via des bonus) des fortunes, comment il fraude les règles des autorités des marchés (faciles à tromper, selon lui)...Il apporte aussi des informations sur une Amérique où les quartiers chics de Long Island (au nord de New York) se partagent encore entre zone wasp (qui sembleraient encore interdites aux juifs) et zone où ces derniers peuvent s'installer...

La folie de l'argent règne à toutes les pages: lui même s'est acheté une ex-mannequin, un villa superbe, un yacht même s'il déteste cela, mais standing oblige...quelques dizaines de salariés pour sa maison, quelques voitures, avions...

Et si le livre a bien quelque longueur, ce récit à la Bret Easton Ellis ou à la Tom Wolfe  décoiffe souvent par la vivacité de sa plume et l'humanité qui se dégage du héros. Un bon livre à lire sur la plage en suivant d'un oeil discret les informations sur la crise économique...jusqu'à la prochaine bulle financière.

- > "Le Loup de Wall Street" de Jordan Belfort (éditions Max Milo, 600 pages , 24,90 euros)

(PM)

 
Sagan à toute allure (poche)

L'excellente biographie de Marie-Dominique Lelièvre, "Sagan à toute allure", est désormais accessible en Folio.

Pour écrire ce livre",
explique l'auteur en préambule, "je n'ai pas passé des milliers d'heures à interroger tous ceux qui se sont trouvés à un moment ou à une autre sur son passage éclair."

"Je me suis concentrée sur une cinquantaine de témoignages et en premier lieu le sien. Je l'ai lue et relue. J'ai rencontré ses amis les plus chers... J'ai visité ses maisons, feuilleté ses livres et ses dictionnaires, consulté ses manuscrits et sa garde-robe, sa discothèque et dormi dans son lit. Ce livre est un récit de voyage au pays de Sagan".

Un voyage qui est celui de toute une génération : celle qui a connu, enfant, l'horreur de la guerre et entend désormais vivre vite. Voici le trop doué et si dilettante Bernard Frank, payé pendant des années par Julliard pour écrire un roman qui ne vit jamais le jour. Voilà la délicieuse Florence Malraux, fille d'Andrée et de Clara, femme d'Alain Resnais, figure bienveillante qui tente d'apaiser les tourmentes. Voici enfin le voltigeant Jacques Chazot qui complète la brillante bande de Sagan, si drôle, si vive, si impressionnante qu'un Claude Perdriel (patron et principal actionnaire du "Nouvel Obs") craint d'y jouer les balourds de service.

Mais les fêtes elles-mêmes perdent de leur éclat. Depuis son accident de voiture à 22 ans, en Aston Martin, Sagan est accro à la morphine. S'y ajoute ou s'y substitue l'alcool, puis la cocaïne. Ses amis se compromettent avec tout ce Paris compte de dealers pour lui fournir les substances qu'elle réclame. Lorsque l'amour de sa vie, Peggy Roche, meurt d'un cancer, l'écrivain reste orpheline. En manque de tout : drogue, amour, affection. Ses droits d'auteur ne suffisent plus à combler ses dépenses, gouffre sans fond. Elle meurt ruinée, ne laissant à son fils que des dettes. Et à nous le souvenir d'une étoile filante dans le ciel littéraire de l'après-guerre. Merci à Marie-Dominique Lelièvre de nous l'avoir rendue si proche, si fragile et si lumineuse.

-> "Sagan à toute allure" Marie-Dominique Lelièvre (Folio, 397 pages, 7 euros)

(AB)

 
Zone

Prix Inter 2009, "Zone" n'est pas le livre le plus facile à lire de cette sélection. Mais une fois pris, on est entraîné par ce roman totalement bluffant (le quatrième de l'auteur), enchaînement de pensées qui se bousculent dans la tête d'un voyageur du train Milan-Rome, dont la mallette et la mémoire recèlent de lourds secrets.

Qui est ce voyageur ? Un agent secret décidé à changer de vie après quinze ans passés au renseignement dans une zone couvrant l' Algérie et Proche-Orient. C'est aussi un ancien soldat : un Français qui s'était engagé, au début de la guerre de Yougoslavie, aux côtés des indépendantistes croates, souvent nostalgiques des Oustachis, ces fascistes alliés à Hitler qui gouvernèrent la Croatie pendant la Seconde guerre mondiale ("même les nazis étaient horrifiés des méthodes oustachis", se souvient le narrateur).

Ce qui a poussé Francis, le narrateur, à combattre les "Tchetniks" (nationalistes serbes) du côté croate ? On ne le saura que par bribes : la mère de Francis, née en Croatie, a fui la Yougoslavie abhorrée de Tito. Le meilleur ami du narrateur, Yvan Deroy, qui finira paranoïaque et interné, adulait Bardèche et Brasillach. Et puis, suggéré sans être souligné, le goût des armes, de la violence, de la chaude camaraderie masculine ("quel dommage qu'on soit pas pédé...").

De digression en digresssion, de massacre en génocide, de rafles en déportations, le narrateur (qui ôtera dès son arrivée à Rome sa trop lourde défroque d'agents de renseignements ayant trempé dans toutes les guerres sales et non-dites de l'Occident) évoque les convulsions du XXème siècle en Europe, et alentour : la guerre de 14-18  (déclenchée, qui s'en souvient encore ? par un nationaliste serbe de la Main Noire, le tuberculeux Gavrilo Princip), la deuxième guerre mondiale et son cortège d'horreurs, les guerres au  Proche-Orient, la Yougoslavie déchirée.

Seule interruption dans le flot de pensées du narrateur, la lecture d'un roman qui se passe en pleine guerre du Liban, en 1982. Un roman qui se distingue facilement du reste du récit puisqu'il est, lui, ponctué classiquement. L'héroïne de ce roman dans le roman, la Palestinienne Intissar, perdra l'homme qu'elle aime dans la défaite des Palestiniens, chassés du Liban par l'armée israélienne. Et le narrateur, à cette lecture, se remémore ses amours. Avec la douce Marianne, qui l'abandonna à Venise. Avec l'efficace Stéphanie, sa belle collègue, qu'il a tant déçu. Et avec Sashka la Russe aux yeux clairs qu'il compte rejoindre à Rome. Dans ce train d'enfer, encore un verre au bar pour se souvenir, encore un verre au bar pour oublier. Boulevard Mortier (siège des services de renseignements français), "un profil psychologique" ne définissait-il pas le narrateur comme "tendant vers l'alcool et la dépression" ?

Ce qui stupéfie dans ce livre horrible et sublime, c'est l'usage d'une langue magnifique, d'une érudition hors du commun, d'un savoir minutieux pour narrer les pires atrocités du siècle, jusque dans des détails peu connus ou oubliés (sur le génocide arménien ou sur la déportation des Juifs de Rhodes ou de Salonique vers les camps d'extermination). "Zone" retrace l'inéluctable dérive d'un individu qui avait cru trouver son salut dans les guerres de l'ombre ou de terrain et n'y trouvera que sa perte. Comme l'Iliade -référence omniprésente, "Zone", porté par un souffle puissant, compte vingt-quatre chants. Mais les dieux -favorables ou hostiles - ont déserté le combat. Les crucifix ne servent plus qu'à achever les croyants, et le ciel est vide. Clin d'oeil à l'Apollinaire trépané de la guerre de 14-18, immense poème en prose du IIIème millénaire, "Zone" est un grand traité de désespoir. Une dernière lecture avant la fin du monde ?

-> "Zone" Mathias Enard (Actes Sud, 520 pages, 22,80 euros)

 

(AB)


 
La dame de Jérusalem

Le dernier volume de la saga du photographe au Leïca, née en 1987 (La dame de Berlin), nous transporte en 1947. La guerre qui a servi de trame aux sept précédents épisodes de l'histoire de Boro est terminé.

Nous retrouvons Boro à Jérusalem, lors de l'attentat du King David qui se produit devant les yeux de notre reporter photographe.

A travers les périgrinations sentimentalo-journalistiques de notre héros, Frank et Vautrin racontent -avec un bon travail de documentation- la naissance d'Israël.

Comme toujours, Boro est partout. Il vole de Jérusalem à Paris. De l'Exodus à New York. De Prague au massacre de Deir Yassin. Il rencontre les grands de ce monde et croise même son double, Robert Capa, photographe hongrois, engagé et utilisateur du Leîca.

En multipliant les personnages -et en réintégrant ceux des épisodes précédents- nos auteurs tentent d'apporter un regard équilibré sur cette difficile naissance de l'Etat hébreu. Ce n'est pas la moindre réussite de ce livre.

Frank et Vautrin n'ont pas réussi tous les volumes de cette série à succès mais cette "Dame de Jérusalem" se laisse lire avec plaisir  grâce à l'humanité de quelque scènes et à la vitalité de son héros.

-> "La dame de Jérusalem" Dan Franck et Jean Vautrin (Fayard, 22 euros)

(PM)

 
Alabama song (poche)

Beau et court roman, "Alabama song", Goncourt 2007 désormais en Folio, est le journal imaginaire de Zelda, qui forma avec Scott Fitzgerald un couple mythique. Enfants terribles de l'Amérique et du Paris des années folles, tumultueux et scandaleux, Scott et Zelda Fitzgerald incarnèrent une certaine idée de la bohème et de la liberté qu'illustre à merveille "Gatsby le magnifique". Gilles Leroy explore ici l'envers du décor, les coulisses telles que Zelda a pu les vivre, ou les ressentir.

L'ivresse des débuts, d'abord. Comment n'aurait-elle pas été séduite, cette "belle du Sud", fille d'un juge de l'Alabama, quand elle vit arriver, en 1918, Scott Fitzgerald, fringant lieutenant d'infanterie venu du Nord, qui "danse à merveille toutes les danses à la mode"  et aspire à écrire ?

Comment aurait-elle dit non à son futur époux, avec qui elle va faire rêver toute la jeunesse new-yorkaise ? "On faisait la une des journaux, on avait nos portraits au frontispice des théâtres et des cinémas de Manhattan. On nous payait des fortunes pour des publicités où tout notre effort consistait à arriver à l'heure, dessoûlés, souriants et propres. C'est nous qui avons inventé la publicité et surtout son commerce".

Début des années 20 : départ pour la France, naissance d'une fille, Patricia Frances (Patti). L'amour ne rime plus avec toujours : en 1924, Zelda tombe follement amoureuse d'un aviateur français, Edouard Jozan. Scott les sépare : enlève Zelda, l'emmène en Italie, l'interne dans un hôpital psychiatrique. Elle commence à écrire, il lui vole ses textes : " J'ignorais que Scott lisait mes cahiers dès que je quittais ma chambre pour aller sur la plage, flanquée de mon garde du corps. Ces mots de moi, il les copierait, texto, parfois des dialogues entiers, des pages entières qui formeraient les nouvelles alimentaires qu'il envoyait à New York, dans mon dos".

De retour en Amérique, dans les années 30, le couple ne fait plus rêver personne. Il est ruiné, elle est démolie, physiquement et psychiquement. Les établissements psychiatriques se chargeront de la détruire un peu plus : électrochocs, lobotomie. Que reste-t-il à Zelda, séparée de Scott ? Sa fille Patti. Et la douceur du Sud, qui s'évanouit avec la mort de sa nounou noire, Auntie : "Auntie est partie et je comptais sur elle pour mourir dans ses bras, bercée comme avant dans son parfum de tubéreuse, de cannelle et de pain d'épice".

Scott meurt le 21 décembre 1940, Zelda le 10 mars 1948. "Elle a péri", raconte le New York Herald Tribune, "dans l'incendie de l'aile psychiatrique du Highland Hospital à Asheville, où elle était suivie depuis des années pour des troubles mentaux intermittents...Comme les huit autres patientes enfermées à ce dernier étage, elle n'a pu s'échapper, la porte de sa chambre étant bouclée, la fenêtre unique elle-même cadenassée".

Le livre de Gilles Leroy (qui a emprunté son titre à une des chansons les plus connues du "Mahagonny" de Bertold Brecht) condense toute une vie en moins de deux cents pages. Celles-ci tirent toute leur force de ce "je" qui parle.  Le romancier donne, enfin,  magnifiquement, la parole à Zelda. La part d'ombre et la part de lumière des Fitzgerald, si longtemps occultée.

-> "Alabama song" Gilles Leroy (Folio, 224 pages, 6 euros)

(AB)

 
L'Alsacienne

Une plongée dans la IIIè République naissante, accompagné par un romancier de talent, Maurice Denuzière.

Denuzière nous emmène dans le Paris de l'après-Commune et de l'avant Belle Epoque. Un roman comme on les aime, vivant, généreux, riches en personnages, en peintures sonores et colorées.


L'auteur des best-sellers Louisiane et  Helvétie explique, avec tout son talent, quand le monde est devenu moderne. Le plaisir de lire Maurice Denuzière tient à peu de choses: des personnages bien campés, la richesse de la documentation, une petite musique qui donne l'impression de voir un film tant les sons et les images s'imposent tout naturellement au lecteur.


L'histoire commence en 1875 par la rencontre de deux jeunes gens, Maximilien Leroy et Tristan Diyonis, lors de la réinstallation de la colonne Vendôme, abattue par les Communards. L'un est un dandy bon vivant et libertin, l'autre est sage, sans argent, mais artiste passionné. L'un a vu son père tué par les Versaillais, l'autre par les Communards...Et c'est auprès de ces deux messieurs forts différents que l'héroïne du livre, l'Alsacienne, fera son apparition.

Les pérégrinations des deux jeunes gens nous font traverser la fin de ce 19e siècle, à peine apaisé des soubresauts de la Commune, de la guerre de 70. L'Alsace occupée, le drame du Bazar de la Charité, le scandale de Panama, l'affaire Dreyfus...servent de cadre à ce récit où l'on croise au fil de pages élégantes le monde artistique et politique de l'époque: Courbet, Sarah Bernard, Gambetta, Blanqui...et tant d'autres. 

En ce début de millénaire soumis au doute, l'Alsacienne est une très agréable plongée dans un siècle finissant encore porteur de tous les espoirs du progrès.

A 82 ans, Denuzière, qui fut journaliste -cela se sent à la précision de sa documentation historique- devrait à nouveau rencontrer son public.

-> "L'Alsacienne"de Maurice Denuzière (560 pages, 23,90 euros, Fayard)
 
(PM)
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