Agnès Desarthe
© BinetCar la force du roman 2010 de l'auteur, peut-être son meilleur, c'est de relier son personnage principal, Jérôme, aux racines obscures, enfouies, de son histoire.
Quand le livre débute, ce quinquagénaire taciturne d'un village de Franche-Comté est retourné par le chagrin de sa fille, Marina. Celle-ci vient de perdre son amoureux, qui s'est tué dans un accident de moto. Et ce chagrin ébranle profondément Jérôme, que rien ne semble émouvoir.
Bouleversé, il fouille dans sa mémoire d'enfant sauvage. Lui qui fut trouvé dans les bois par ses parents adoptifs a gardé une osmose sensuelle avec le monde de la forêt, à merveille décrite par la romancière : "entraîné dans la descente, il roule sur lui-même, en long, en boule, les membres tantôt repliés, tantôt étendus, projetés loin du tronc...Il rebondit, perd la tête, oublie qui il est, les narines réjouies par le parfum des feuilles pourrissantes, les yeux fermés, le coeur serré pourtant parce que lui qui ne se souvient de rien se rappelle comment il a appris à se déplacer parmi les éboulis, dans les anciens lits de ruisseau, au sommet des ronciers".
"Remonter le fil jusqu'au labyrinthe..."
Désormais, le héros du roman voudrait "remonter le fil jusqu'au labyrinthe lumineux du bois qui l'a vu naître". Y arrivera-t-il ? Mènera-t-il à bien cette anamnèse dont il sortira plus fort, ayant remonté le temps, sa mémoire et son histoire ? A lire le titre du livre, on se doute que ce passé, de façon directe ou collatérale, va plonger dans "la nuit brune du XXe siècle" et l'horreur de la seconde guerre mondiale.
Mais nous ne sommes pas ici dans "Les Bienveillantes": si l'horreur des années 40 est prégnante, elle n'est pas omniprésente. Et la fiction nous parle aussi -surtout- d'une jolie romance d'aujourd'hui entre un timide homme des bois et une exubérante sujette du Royaume-Uni.
Qu'importe si le récit d'Agnès Desarthe, plus conteuse que jamais, se joue du réalisme et frôle parfois le fantastique ? "Le temps est une boule, l'enfance est au centre; on ne fait que tourner autour", rappelle la fille du grand pédiatre Aldo Naouri. L'important n'est pas le vraisemblable, mais des vérités infiniment plus subtiles.
-> "Dans la nuit brune" Agnès Desarthe (éditions de l'Olivier, 18 euros)


