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Le dernier roman du prix Nobel de littérature 1993, s'inscrit dans l'Amérique d'avant les Etats-Unis. Une Amérique des vastes étendues, fleuves, lacs et forêts peu défrichées, splendidement évoquée par l’écriture lyrique de la romancière noire américaine.
Une Amérique violente des débuts de la colonisation, mais où Blancs et Noirs subissaient encore, souvent, les mêmes oppressions.
A la fin du XVIIe siècle, sur ces territoires prétendus vierges affluent, d’Angleterre ou de Hollande, puritains persécutés, mais aussi voleurs, truands, prostituées ou enfants des rues qui avaient préféré (peut-on parler de choix ?) des années de servage dans les colonies à la prison, ou à la mort.
L’histoire débute en 1682 en Virginie, un des premiers états esclavagistes, lorsque l'Anglais Jacob Vaark vient exiger du Senhor D’Ortega qu’il paie ses dettes à son égard. Le Portugais lui propose alors une de ses esclaves noires, qui allaite encore son dernier-né. Celle-ci le supplie de prendre plutôt sa fille, Florens, une enfant de huit ans. Pour la sauver. Parce que l'Anglais regarde la fillette "comme un enfant, pas comme des pièces d’or espagnoles ".
La vie alors était ténue ...
Florens va rejoindre la famille de "Sir", comme elle l’appellera désormais : Jacob et sa femme Rebekka, venue de Londres en bateau avec des filles de rien qui riaient de tout. Une famille qui voit mourir ses enfants, les uns après les autres. La vie alors était ténue, et plus encore celle des nourrissons. Florens rejoint surtout les filles déjà employées comme domestiques. Elle formera avec Lina, seule survivante de sa tribu indienne et Sorrow, adolescente blanche quasi-inapte à tout travail, un étrange trio.
Tour à tour, ce court roman -190 pages- s’empare chapitre par chapitre, de chaque personnage. Entre dans sa vie, son histoire, sa douleur, son récit – parmi les plus percutants peut-être celui qui est consacré à Lina dont les ancêtres sont nés sur cette terre, depuis des générations. La jeune fille indigène, dont le village a été décimé par une épidémie, a d'abord été recueillie par des presbytériens. Sauvée, mais asservie : « craignant de perdre son abri une fois de plus ...Lina accepta son statut de païenne et se laissa purifier par ces bonnes âmes. Elle apprit ainsi que se baigner nue dans la rivière était un péché, que cueillir des cerises à un arbre ployant sous le poids des fruits était un vol, que manger de la bouillie de maïs avec les doigts était pervers ».
Les débuts du racisme institutionnalisé
Qui peut se considérer comme libre à cette époque, à part les propriétaires terriens ? Le servage était alors une condition partagée par les Noirs et de nombreux Blancs : dans le roman, deux d'entre eux, Scully et Willard, doivent travailler pendant des années comme serfs pour payer une dette rallongée à plaisir par leurs maîtres.
Mais en Virginie, déjà, les prémisses de la ségrégation étaient inscrites dans la loi autorisant un Blanc "à tuer tout Noir pour n’importe quelle raison". Les législateurs, écrit la romancière, "séparèrent et protégèrent" alors "les Blancs de tous les autres et pour toujours". Dans une interview à L'Express, Toni Morrison se fait plus explicite encore : "On a institutionnalisé la race pour des raisons de profit et de pouvoir, au point d'en faire un élément de la loi, et non plus de la coutume, afin de rompre tous liens entre les Blancs pauvres et les Noirs pauvres".
Dans une langue poétique au rythme singulier, qui se glisse dans la peau de chacun de ses personnages, blancs, noirs, indigènes, esclaves ou maîtres, serfs ou gens de peu, "Un don" brasse et embrasse l’histoire, rappelle le puritanisme –non éteint - des premiers âges – et la beauté des matins du monde de ces espaces peu peuplés. Il dit le malheur de tous et la présence au monde de chacun. A 78 ans, cinq ans après la parution de "Love", Toni Morrison nous ravit et nous enchante, une fois encore.
-> "Un don" de Toni Morrison (Christian Bourgois, 15 euros)
-> A voir, à écouter
Revoir en vidéo Toni Morrison, invitée de "La grande librairie" sur France 5 le 16 avril
Ecouter sur France Inter l'émission de Paula Jacques du 26 avril, Cosmopolitaine, en compagnie de Toni Morrison
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