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Claude Lévi-Strauss: la mort d'un géant - ethnologie

ethnologie

05/11/2009 | 13:04 par AY (avec AFP)

Claude Lévi-Strauss: la mort d'un géant

- Claude Levi-Strauss en 2001 - AFP/Joël Robine -

Claude Levi-Strauss en 2001

© AFP/Joël Robine

L'anthropologue français s'est éteint vendredi, à moins d'un mois de son 101e anniversaire

Ses obsèques ont eu lieu lundi à Lignerolles (Côte-d'Or), selon le Pr Philippe Descola (Collège de France) et une source proche de la famille.

Père de l'anthropologie moderne et du structuralisme, l'auteur du très fameux "Tristes Tropiques" (1955) a été l'un des plus éminents intellectuels du XXe siècle. Il a influencé des générations de chercheurs.

"Claude Lévi-Strauss a été enterré à Lignerolles, dans le Morvan, où il possédait une propriété. Il y a deux ans, il s'était cassé le col du fémur, il était depuis très fatigué, il est mort de grand âge", a relaté mardi soir le professeur Philippe Descola, indiquant avoir été tenu informé par l'entourage de l'anthropologue. "La famille tenait à des obsèques dans l'intimité" et "a décidé de décaler l'annonce du décès, car elle craignait d'être débordée par la médiatisation du décès et des obsèques", selon une autre source émanant des proches de l'ethnologue.

Claude Lévi-Strauss, déterminé à associer la rigueur scientifique à l'enquête directe sur le terrain, a contribué à donner à l'ethnologie toute sa légitimité parmi les sciences humaines.

A partir de ses premières recherches sur les Indiens du Brésil dans les années 1930, il produisit durant des décennies une oeuvre scientifique au rayonnement international. Claude Lévi-Strauss s'intéressa également au thème des mythes, auquel il consacra une tétralogie, les "Mythologiques".

Professeur au Collège de France de 1959 à 1982, Claude Lévi-Strauss est le premier anthropologue élu à l'Académie française en mai 1973, au fauteuil de l'écrivain Henri de Montherlant. L'Académie française a indiqué qu'elle lui rendrait jeudi  un hommage privé, lors de sa séance hebdomadaire.

Claude Lévi-Strauss avait fêté ses 100 ans le 28 novembre 2008.

Dans un communiqué, le président Nicolas Sarkozy a salué en Claude Lévi-Strauss "l'un des plus grands ethnologues de tous les temps", créateur "de l'anthropologie moderne" et "humaniste infatigable".

Le long chemin d'un ethnologue
Claude Lévi-Strauss était né à Bruxelles, de parents français d'origine juive et alsacienne, le 28 novembre 1908. Installé à Paris dès sa jeunesse, Claude Lévi-Strauss fréquenta les lycées Janson-de-Sailly, Condorcet, avant de mener des études à la Faculté de droit de Paris, où il obtint une licence, puis à la Sorbonne. Il finit troisième à l'agrégation de philosophie en 1931. Entre-temps, il fréquenta les milieux de gauche, notamment la SFIO -l'ancêtre du Parti socialiste- et manqua de peu d'entamer une carrière politique.

Devenu professeur de philosophie à Mont-de-Marsan et France 2Laon, Lévi-Strauss intégra une mission universitaire au Brésil et enseigna la sociologie à l'université de Sao Paulo de 1935 à 1938. Cette expérience scella sa vocation d'ethnologue. Il anima diverses missions dans le Mato Grosso et l'Amazonie, où il se familiarisa avec les populations indiennes.

De retour en France peu avant la guerre, Claude Lévi-Strauss fut mobilisé sur la ligne Maginot, puis, évincé de l'armée par Vichy du fait de ses origines juives, il se retrouva affecté au lycée de Montpellier en 1940. Dès 1941, il se réfugia à New York où il gagna sa vie comme professeur. Il y rencontra le linguiste russe Roman Jakobson, dont il suivit l'enseignement.

Après un bref retour en France en 1944, Lévi-Strauss devint en 1945 conseiller culturel auprès de l'ambassade de France aux Etats-Unis, un poste qu'il occupa jusqu'en 1948 avant de démissionner.

En 1949, il publia sa thèse "Les structures élémentaires de la parenté", écrite à partir de ses expéditions brésiliennes. La même année, il fut nommé sous-directeur du Musée de l'Homme, à Paris.

A partir de 1950, Lévi-Strauss occupa la chaire des religions comparées des peuples sans écriture à l'Ecoles des Hautes Etudes. Il publia en 1955 le célèbre essai "Tristes tropiques", entre ethnologie, autobiographie et philosophie. Cet ouvrage scientifique aux accents littéraires connut un succès autant critique que public. Etude des comportements sociaux des Indiens du Brésil, le livre
n'avait pas été récompensé du prix Goncourt car ce n'était pas un roman.

En 1958, il publia le recueil "Anthropologie structurale". En 1959, il devint professeur au Collège de France, à la chaire d'anthropologie sociale. Il occupa ce poste jusqu'à sa mise à la retraite en 1982.

Après avoir fondé en 1961, avec le linguiste Emile Benveniste et le géographe Pierre Gourou la revue "L'Homme", et publié en 1962 "La pensée sauvage", il se consacra dans les années 1960 à l'étude des mythes, produisant pas moins de quatre volumes "Mythologiques" entre 1964 et 1971.

En 1973, Claude Lévi-Strauss fut le premier ethnologue élu à l'Académie Française. Il devint également commandeur de la Légion d'honneur. Il continua d'écrire des essais sur la mythologie, puis ralentit son activité dans les années 1990.

Ayant officiellement pris sa retraite en 1982, il continua à voyager et à écrire, cultivant ses penchants pour la musique, la peinture et, plus généralement, ce qu'on apprend d'autrui, comme dans son ouvrage "Regarder, écouter, lire".

Claude Lévi-Strauss lors de l'inauguration du musée du Quai Branly - France 2En juin 2006, il reçut un hommage appuyé de Jacques Chirac lors de l'inauguration du musée parisien du Quai Branly dédié aux arts premiers.

En mai 2008, Lévi-Strauss fit son entrée dans la prestigieuse collection de La Pléiade, ayant choisi lui-même les "Oeuvres" qu'il voulait y voir publiées.

Fin novembre 2008, à l'occasion de son centenaire, plusieurs hommages lui furent rendus. Le Musée du Quai Branly organisa une journée spéciale avec lectures publiques de ses textes par différentes personnalités. L'Académie française honora le premier centenaire de son histoire. Enfin, Nicolas Sarkozy et Hélène Carrère d'Encausse rendirent visite à l'ethnologue à son domicile parisien.

Marié en troisième noce en 1954, Claude Lévi-Straus avait deux enfants. Explorateur de la nature humaine, il disait "ne s'intéresser qu'à ce qui n'existe plus". Ayant laissé derrière lui ses sympathies militantes de jeunesse, il refusa toujours de s'engager politiquement, "haïssant l'esprit de système".

Dans une des dernières interviews accordées ces dernières années, en 2005, Claude Lévi-Strauss, inquiété par l'uniformisation engendrée par la mondialisation, confiait: "Nous allons vers une civilisation à l'échelle mondiale. Où probablement apparaîtront des différences - il faut du moins l'espérer (...). Nous sommes dans un monde auquel je n'appartiens déjà plus. Celui que j'ai connu, celui que j'ai aimé, avait 1,5 milliard d'habitants. Le monde actuel compte 6 milliards d'humains. Ce n'est plus le mien."

Citations
"L'ethnologie est une des nombreuses manières de comprendre l'homme. On peut essayer d'élargir la connaissance de l'homme pour y inclure les sociétés les plus lointaines", expliquait-il en 1984 à la télévision.

Philosophe de formation, Lévi-Strauss souhaitait "que rien d'humain ne nous reste étranger", pour faire comprendre à ses contemporains que "notre sagesse est une sagesse parmi des centaines ou des milliers".

Première phrase de "Tristes Tropiques": "Je hais les voyages et les explorateurs." Une phrase peu faite pour rassurer ses pairs mais dont les milieux littéraires avaient fait leur miel...

 
Le structuralisme

Le structuralisme est l'ensemble des théories qui, en sciences sociales et humaines, privilégient l'étude et l'analyse des structures. Pour Claude Lévi-Strauss, le structuralisme représenta un outil permettant de déchiffrer les civilisations, en repérant par exemple, au sein de contenus variables, des formes invariantes.

Le structuralisme s'est beaucoup appliqué au mouvement intellectuel en France, durant la décennie 1960-70, qui affirmait la prééminence du tout par rapport aux parties, des relations par rapport aux éléments.

La presse a regroupé sous ce mot une palette d'intellectuels aussi divers que Michel Foucault, Jacques Lacan, Roland Barthes, différents essayistes et journalistes estimant que le structuralisme était le fils de l'existentialisme et du marxisme. Or, Claude Lévi-Strauss confiait: "Les seuls structuralistes auprès desquels j'aimerais me ranger sont le linguiste Emile Benveniste et l'historien Georges Dumézil."

La vogue du structuralisme s'essouffla après 1968. "Il a introduit un peu plus de rigueur qu'il n'y en avait auparavant", soulignait Claude Lévi -Strauss dans les années 1980 en ironisant sur cette "opinion parisienne" qui ne s'est pas aperçu que le structuralisme véritable n'a rien à voir avec le mythe qu'elle s'est créé". Il n'apporte pas de "message", n'est pas une "philosophie mais seulement une méthode d'analyse, insistait-il.

Formé à l'analyse structurale par le linguiste Roman Jakobson qu'il avait rencontré à New York dans les années 1940, l'ethnologue expliquait que le structuralisme, dans son domaine, "c'est essentiellement essayer de réduire le nombre de variables, essayer de comprendre les rapports entre ces variables plutôt que de les traiter comme des problèmes séparés."

Pour Jakobson, chaque langue est une variation à partir d'une structure commune. Or, Claude Lévi-Strauss, en étudiant les relations de parenté chez les peuples primitifs ou leurs mythes, releva l'existence, dans des cultures très différentes, d'"une unité psychique de l'humanité". Il tenta alors de déceler dans les peuples (notamment les peuples primitifs parce que, plus petits, leurs mythes sont plus facile d'accès) les "éléments de la structure primordiale".

Le mythe le plus connu, dans son oeuvre, devenu "invariant culturel", est l'interdit de l'inceste. Cette interdiction est présente autant dans des cultures comme celle des indiens Nambikwara, au Brésil, que dans nos sociétés. D'où la conclusion logique que la différence entre civilisation "primitive" et "évoluée" disparaît, d'un point de vue ethnologique...

(avec AFP)

 
Les livres de Lévi-Strauss

L'anthropologue était l'auteur d'une trentaine d'ouvrages (27 parus en français, quatre en anglais), son chef-d'oeuvre étant "Tristes tropiques", sorti en 1955.

Voici la liste de ses principales oeuvres en français, la plupart publiées chez Plon:

- "La Vie familiale et sociale des indiens Nambikwara" (1948)
- "Les Structures élémentaires de la parenté" (1949)
- "Race et histoire" (1952)
- "Tristes tropiques" (1955)
- "Anthropologie structurale" (1958)
- "La Pensée sauvage" (1962)
- "Mythologiques 1 - Le Cru et le cuit" (1964)
- "Mythologiques 2 - Du miel aux cendres" (1967)
- "Mythologiques 3 - L'Origine des manières de table" (1968)
- "Mythologiques 4 - L'Homme nu" (1971)
- "Anthropologie structurale II" (1973)
- "La Voie des masques" (1975)
- "Le Regard éloigné" (1983)
- "Paroles données" (1984)
- "La Potière jalouse" (85)
- "De près et de loin", entretiens avec Didier Eribon (1988)
- "Histoire de lynx" (1991)
- "Regarder, écouter, lire" (1993)
- "Saudades do Brasil" (1994)

 
Réactions

- Nicolas Sarkozy a "rendu hommage", mardi dans un communiqué, à Claude Lévi-Strauss, "l'un des plus grands ethnologues de tous les temps", créateur "de l'anthropologie moderne". Il a salué la mémoire de "l'humaniste infatigable, l'universitaire curieux, toujours en quête de nouveaux savoirs, l'homme libre de tout sectarisme et de tout endoctrinement qu'incarnait M. Claude Lévi-Strauss".

- Jacques Chirac, ancien président de la République, a salué mardi "avec une grande émotion" la mémoire de l'ethnologue Claude Lévi-Strauss, intellectuel d'"exception". "C'est la France, c'est le monde qui perd aujourd'hui un anthropologue d'exception, un intellectuel qui aura consacré sa vie à comprendre et à expliquer les cultures, leurs richesses, leur diversité, leurs grandeurs et  leurs fragilités", écrit-il dans un communiqué.

- Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture: "Claude Lévi-Strauss a fait mieux encore que nous léguer les trésors de son érudition, il nous a enseigné une nouvelle grammaire du regard et nous a appris à  'regarder, écouter, voir'. Ce sage plus que centenaire restera une référence et un modèle pour chacun d'entre nous", conclut-il, paraphrasant le titre d'un ouvrage de Lévi-Strauss, "Regarder, écouter, lire".

- Le musée du Quai Branly, dédié aux arts et civilisations non occidentales, a perdu une "figure tutélaire" avec la mort de Claude Lévi-Strauss, qui avait été un "soutien très précieux", "dès le début", face aux détracteurs du projet lors de sa création, a déclaré son directeur général délégué Karim Mouttalib. "De nombreux détracteurs parmi les anthropologues et les ethnologues s'étaient fait jour lors de la création du musée et Claude Lévi-Strauss, lui, n'a jamais douté de la pertinence du projet scientifique et artistique du musée".

- Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, a déclaré dans un communiqué: "La France perd non seulement un grand anthropologue et un visionnaire animé d'une conscience universelle, mais aussi un héritier des Lumières dont la réflexion scientifique a toujours été marquée par une haute exigence morale, avec cette conviction si fortement ancrée en lui de l'égale dignité des cultures et des hommes."

- Valérie Pécresse, ministre de la Recherche, a tenu à "saluer la mémoire d'une des plus grandes figures intellectuelles de notre temps, dont les travaux ont profondément renouvelé notre vision de l'homme. C'est en effet en accordant enfin à nos différences l'attention qu'elle méritait et en leur donnant sens que Claude Lévi-Strauss est parvenu à saisir l'unité profonde de l'humanité."

- Martine Aubry, première secrétaire du PS: l'oeuvre de Lévi-Strauss "appartient au patrimoine universel". "Immense savant, théoricien célébré dans le monde entier, écrivain remarquable, il était aussi un homme engagé, qui n'a cessé d'oeuvrer en faveur du dialogue entre les peuples. Il est resté toute sa vie un citoyen actif et un grand humaniste, contribuant à faire de la France une nation ouverte sur le monde."

- Le Pr Philippe Descola, successeur de Claude Lévi-Strauss au laboratoire d'anthropologie sociale au Collège de France: "Avec cette disparition, pour toute une génération d'anthropologues, une page se tourne. Claude Lévi-Strauss mettait l'accent sur le fait qu'il ne fallait pas chercher des ressemblances entre des sociétés, mais comprendre en quoi les sociétés sont  différentes des unes des autres. C'est toujours très nouveau. Cela va à l'encontre des habitudes de pensée."

- Dinah Ribard, maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS): "Etant donné la longueur de sa carrière et son influence, on peut dire que tous les anthropologues français et un bon nombre d'étrangers sont les enfants et les fils spirituels de Claude Lévi-Strauss. C'était à la fois une figure de référence et c'était déjà une oeuvre."

- L'écrivain Jean d'Ormesson, qui occupait le fauteuil voisin de l'ethnologue à l'Académie française, a salué "le plus grand savant français". "C'était un homme d'une très grande culture, d'une très grande bienveillance. Il savait tout. Il avait une culture littéraire absolument extraordinaire et était devenu une sorte d'icône internationale."

- Le journaliste Bernard Pivot: "Claude Lévi-Strauss, pour moi, c'est l'humanisme. C'est un homme qui a fait des études formidables et qui tout d'un coup décide d'aller à la rencontre de primitifs: les Indiens du Brésil, s'intégrer à eux, les étudier de près. (...) On voit très bien qu'avec une sorte d'humanité, de bienveillance, et surtout une grande intelligence, il perce les secrets de leur mode de vie, de leur comportement."

 
Le Brésil lui rend hommage

- Caetano Veloso, chanteur brésilien: "'Tristes Tropiques' (est) un livre extraordinaire, qui est resté vivant dans ma mémoire. Je l'ai lu en 1967 et jusqu'à aujourd'hui je n'ai même pas besoin de le regarder pour m'en rappeler chaque passage, chaque idée (...) J'ai toujours eu de l'affection pour Claude Lévi-Strauss, y compris dans son grand snobisme contre le snobisme de masse", écrit l'artiste mercredi dans une colonne spéciale pour "O Globo" et le journal "Folha de Sao Paulo".

- La presse brésilienne a salué la mémoire de l'ethnologue qui entama sa carrière légendaire au Brésil. "O Globo" a titré mercredi, en Une, "Tropiques tristes", en homage au "père de l'anthropologie moderne". Le quotiden "O Estado de Sao Paulo" a également consacré sa Une à la disparition de l'anthropologue. "La mort de Claude Lévi-Strauss, un des plus grands intellectuels du siècle dernier, laisse le monde moins intelligent", a commenté le journal, qui a publié un cahier spécial en mémoire de celui qui fut professeur de l'Université de Sao Paulo.

L'oeuvre de Lévi-Strauss est extrêmement reconnue au Brésil, qui se considère d'une certaine façon comme le pays qui inspira le penseur français. "Le Brésil est l'expérience la plus importante de ma vie", confiait Claude Lévi-Strauss en 2005, rompant un long silence vis-à-vis de la presse pour admettre qu'il avait une dette envers le pays qu'il avait visité pour la première fois dans les années 1930, et qui changea sa vie pour toujours.

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