Panneau publicitaire de soutien à Julian Assange, le fondateur de Wikileaks (Santa Monica, 7 avril 2011)

Panneau publicitaire de soutien à Julian Assange, le fondateur de Wikileaks (Santa Monica, 7 avril 2011)

AFP
Les journalistes ont "le blues", assure Marianne 2, s'appuyant sur une enquête du cabinet Technologia

Ils sont, surtout, inquiets pour leur avenir à l'heure où les réseaux sociaux apparaissent plus rapides sur l'événement et Wikileaks plus fracassant dans les révélations.

Au delà de la complainte ("Le blues des journalistes"), plusieurs livres tentent d'éclairer l'avenir à la lumière des bouleversements outre-Atlantique.


Dans un essai paru en début d'année, l'ancien directeur du Monde diplomatique Ignacio Ramonet souligne ainsi "L'explosion du journalisme". 

Une profession sinistrée
Plus provocant, Eric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions après avoir suivi la révolution numérique pour l'AFP, demande abruptement : "A-t-on encore besoin des journalistes" ? (PUF). Et y répond par le sous-titre : "Manifeste pour un journalisme augmenté".

Car le tableau est noir et la profession sinistrée : aux Etats-Unis, " plus de trente mille journalistes américains ont perdu leur emploi entre septembre 2008 et septembre 2009".

Le web n'est pas l'eldorado promis
Cruelle déception :  à de rares exceptions près, le web n'est pas l'eldorado promis pour les médias. Ni sur Internet, où la pub en ligne rapporte dix fois moins que sur le papier, ni, pour l'instant, sur les applications pour mobiles ou tablettes (qui rapportent surtout à Apple). Pourquoi la presse gagne-t-elle si peu d'argent en ligne ? Parce qu'elle a perdu plusieurs batailles, dont elle n'était pas toujours consciente :

 

-> La guerre de l'attention 
"A-t-on encore besoin des journalistes? " Eric Scherer (PUF)Ecrits ou audiovisuels, les médias n'ont longtemps craint que leurs concurrents directs, les autres journaux, radios ou télévisions. Savent-ils que "près des trois quarts du temps passé en ligne le sont dans les médias sociaux" ? Qu'"après Google, Facebook devient le premier site d'information" du Web ?

Pourquoi cette captation d'attention est-elle cruciale ? Parce qu'elle est, pour l'heure, le seul moyen de monétiser, via la publicité ou le marketing, une audience habituée à la gratuité. Monétisation dont profitent essentiellement les géants du Net, à commencer par Google.

-> La guerre de la crédibilité
"La Croix" publie chaque année un consternant sondage montrant que l'image et la crédibilité des médias se dégradent toujours davantage. Aux Etats-Unis, écrit Eric Scherer, l'image de la profession se situe à la 184e place sur 200, "après les policiers, les chauffeurs de bus ou les dockers".

Résultat ? Pour les infos les plus pointues, les internautes se tournent largement vers les blogs des experts. Pour le reste, "les recommandations des "amis" dans les réseaux sociaux sont plus importantes ... que les éditoriaux de Libération ou du New York Times".

-> La guerre de l'instantanéité
Des attentats de Londres (2005) à l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn à New York (15 mai 2011), tout événement se traduit  par le déferlement de milliers de messages, photos ou vidéos sur Twitter, Facebook, You Tube, Flickr. Et accélère encore la péremption de la presse quotidienne ou des journaux télévisés à heure fixe, désormais obsolètes pour les plus jeunes.

-> La guerre de l'investigation
En publiant les centaines de milliers de documents qui auraient été transmis par le soldat Bradley Manning, Wikileaks en a dit plus sur les exactions de l'armée américaine en Irak ou les coulisses de la diplomatie mondiale que des bataillons de grands reporters. Et l'on a oublié un peu vite que les journalistes du Monde ou du New York Times ont utilement repris la main pour dépouiller et éclairer cette montagne de révélations.


Quelles solutions ?
Si les journalistes ont reculé sur le terrain de la collecte des faits, de l'investigation et de l'analyse, que leur reste-t-il ? Eric Scherer plaide pour le tri, la hiérarchisation, la validation des faits, la contextualisation. Donner moins pour donner mieux : les infos essentielles, avec du sens et de la pertinence.

Si les journalistes sont prêts, dit-il, à abandonner leur posture de magistère, à entamer le dialogue avec une audience parfois mieux informée qu'eux, des pistes s’ouvrent.  A condition de savoir se servir des nouveaux outils technologiques (visualisation des données…). De jouer des réseaux sociaux (personnal branding)... De se spécialiser sur des créneaux porteurs (finances, sports) ou sur l'hyperlocal (promis à de beaux mariages avec les applis de localisation...).

Des pistes et de sérieux bémols
Siège de la BBC à Londres (image AFP)Un bel optimisme tempéré par des bémols. Pub et petites annonces ont migré sur le web en passant de moins en moins par la case médias. Le contenu payant ne marche que sur des secteurs hyperspécialisés, à forte plus-value. L'info généraliste est totalement démonétisée.

Et l’information de qualité, celle qui sert à éclairer le citoyen dans une démocratie digne de ce nom (la France ayant déjà basculé, selon The Economist dans la catégorie des "démocraties incomplètes") ?

Comme Ignacio Ramonet, Eric Scherer rappelle qu'aux Etats-Unis, des modèles "non-profit" (à but non-lucratif) existent : du journalisme d’investigation financé par des fondations ou des internautes. Et en Grande-Bretagne, qui finance les reportages de grande qualité de la la BBC  ? La redevance, donc le citoyen.

-> "A-t-on encore besoin des journalistes ? Manifeste pour un "journalisme augmenté" (PUF, 19 euros) par Eric Scherer qui tient un blog : Meta-media (France Télévisions).
Sur le même thème et du même auteur, téléchargeable gratuitement sur le Web : "Context is King" (publié à l'automne 2009-2010).  

Lire aussi :
>>"Le blues des journalistes" Régis Soubrouillard (Marianne 2)
>> "L"explosion du journalisme", notre compte-rendu du livre d'Ignacio Ramonet (France2.fr)
>> Le classement 2010 des démocraties par the Economist : la France passe au 31e rang (24e au classement précédent) et bascule dans la catégorie "démocraties incomplètes").
>> "Florence Aubenas : le journalisme positif, ça suffit !" (France2.fr)

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