Laurence Plazenet

Laurence Plazenet

Photo C.Hélie (Gallimard)
Nominée pour le Femina, Laurence Plazenet a publié "La blessure et la soif", éblouissant roman sur le XVIIe siècle

Pourquoi avoir choisi d'écrire une histoire d'amour absolu, sur fond de Fronde et d'atroce agonie de l'empire Ming ?

"Les coucheries des quadragénaires parisiens divorcés manquent un peu d’éclat", estime malicieusement cette jolie universitaire de 41 ans, normalienne et maître de conférence à la Sorbonne.

Entretien dans son impeccable appartement parisien, où quelques jouets d’enfants trahissent une vie moins austère qu’il n’y paraît, entre gravures XIXe et canapés profonds.

"Au 17e,la Chine a perdu 150 millions d'habitants"

Qui se souvient de l’incroyable rage de Louis XIV contre Port-Royal ? De la violence des combats de la Fronde ? Qui sait qu'à la même époque, l'effondrement de la dynastie Ming en Chine fut si sanglant qu'il créa un traumatisme dont il subsiste aujourd'hui encore des traces dans la mentalité chinoise ?

Passionnée par ce XVIIe siècle dont elle est spécialiste, Laurence Plazenet a passé cinq ans à écrire "La blessure et la soif", grand roman d'amour de 550 pages qui se déroule en France, puis en Orient et enfin à Port-Royal des Champs. Tous les détails historiques sont vrais, chaque scène a une toile de fond rigoureusement exacte et fourmille d'allusions aux récits d'époque. Interview.

Ou avez-vous puisé le détail des atrocités sur la misère et la désolation des années de Fronde, comme ces femmes réfugiées dans des lacs, pour fuir les combats, et qu'on a dû amputer parce que leurs jambes étaient gelées ?
Je n’ai rien  inventé. Je me suis notamment inspirée des lettres des curés adressées aux dévotes parisiennes pour leur demander de l'argent et tenter de remédier aux effroyables destructions causées par la guerre entre nobles et pouvoir royal, dans les années 1650 et suivantes.

Il y a plus abominable, dans votre roman, que le récit des années de la Fronde : les pages sur les massacres en Chine, à la fin de l'empire Ming soumis aux attaques mandchoues. Certains passages sont insoutenables. J'en cite un : " au début de l'automne, les rues ... étaient jonchées de cadavres. Très vite, il ne restait que les ossements ...On n'osait pas se nourrir de la chair des siens, mais partout,  furtivement ... on dépeçait des inconnus qui avaient été abandonnés". Et il y a bien pire.
Au XVIIe siècle, la Chine a perdu entre 150 et 200 millions d’habitants. Se rend-on compte de ce que cela représente ? Trois à quatre fois la seconde guerre mondiale, même si c'est sur une période nettement plus longue. Selon la très sérieuse Cambridge history of China, la population de l'Empire chinois compte entre 150 et 200 millions d'habitants en 1600. En 1700, on est toujours à 150/200 millions. On passe à 300 millions en 1800. 

En gros, la population double donc tous les 100 ans à l'époque moderne, sauf entre 1600 et 1700. La chute s'applique surtout à la période qui va des années 1630 à 1670, marquée par l'invasion mandchoue et les derniers soubresauts de la dynastie Ming. C'est une génération entièrement perdue en 50/60 ans! À titre de comparaison, l'URSS qui comptait un peu plus de 167 millions d'habitants à la veille de la deuxième guerre mondiale comptabilisa 21 millions de pertes civiles et militaires à la fin du conflit.

Quelles ont été vos sources ?
J'ai lu quantité de textes, latins, français, italiens et chinois traduits en anglais, dont le récit de Yang Deze, orphelin, fait eunuque, qui accompagna l'empereur Yongli dans son dernier exil, assista à son exécution et fut de la suite qui escorta l'impératrice et sa fille lorsqu'elles furent emmenées à Pékin.

Sur l'aspect plus spirituel, il y a un recueil
 d’actes sur Port-Royal et l’Asie montrant qu’il y avait des pratiques d’ascèse, une conception du néant, une vision de l’histoire très proche. 

La question du mal est obsédante dans votre livre ...
Je pense que l’homme est une assez moche créature. On focalise la question du mal sur une ou deux pages de l’histoire et on tend à la réduire à une époque ou à une communauté. On vit encore sur les idées des Lumières. A partir du moment où on ne retient, par exemple, que l’abomination nazie, on ne se pose plus la question : est-ce que le mal existe ? En quoi est-il présent en moi ? On ne s’intéresse plus assez, non plus, aux massacres ailleurs, ou à d'autres périodes sanglantes de l'histoire.

Qu'est-ce qui vous a posé le plus problème dans ce roman qui se déroule dans deux pays, la France et la Chine ?
La difficulté dans un roman, ce sont les liaisons. J’avais une histoire française, un noble qui vit une impossible histoire d'amour avec une femme mariée, et une histoire chinoise. J’aurais pu faire un récit enchâssé, mais je voulais une liaison plus exigeante, plus significative. A force de réfléchir, j’ai découvert qu’il n’y avait pas, à cette époque, de miroir en Chine. Pourquoi mon héros va-t-il si loin, aux confins du monde connu ? Parce qu'il choisit d'aller dans un pays où il ne peut se voir.

Vous racontez une histoire d’amour très incandescente.
Oui, j’avais envie d’écrire une grande histoire d’amour. J'ai donc imaginé une double passion, celle d’un couple français et celle d’un couple chinois. Deux couples que j’ai séparés alors qu’ils sont innocents. Leur passion est impossible, mais ce ne sont pas eux qui y renoncent.

Pourquoi votre roman n’a –t-il pas encore eu en France le retentissement qu’il mérite, alors qu’il dépasse de beaucoup certaines oeuvres au tapage médiatique très supérieur ?
Peut-être parce que c’est un roman savant, érudit, qui dérange ? Peut-être parce que je suis universitaire, mais peu connue du grand public, autant dire personne aux yeux des médias ? Port-Royal n’est pas un sujet à la mode. Ce livre échappe aux thèmes convenus, et aux réseaux parisiens. Mais j'ai un bon réassort du côté des libraires, et de chaleureuses réactions de lecteurs sur ma page Facebook.

Votre prochain roman ?
Il sera publié dans trois ou quatre ans, je travaille lentement. Ce sera une histoire d’amour compliquée, contemporaine qui confrontera l'idéal amoureux absolu dont je parlais avant et des quadragénaires parisiens. Ca se passera rue d'Assas, dans le sixième arrondissement.

-> "La blessure et la soif" Laurence Plazenet (Gallimard, 550 pages, 23,50 euros)

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