Yannick Haenel - Claude Lanzmann
AFP - M. Medina/P. MarcouDans le dernier "Marianne", Claude Lanzmann traite de "fasification de l'histoire" le livre de Yannick Haenel consacré à Jan Karski, ce héros polonais (1914-2000), qui tenta d'arrêter le génocide des Juifs en alertant les Alliés en 1943.
Le réalisateur de Shoah s'explique aussi sur son long silence puisque le roman d'Haenel est sorti fin août 2009.
L'auteur du "Lièvre de Patagonie" (récit autobiographique et succès de librairie de l'année 2009) affirme n'avoir pris connaissance que tout récemment de "Jan Karski".
Il s'insurge contre les larges emprunts qu'Haenel a faits à "Shoah" : le premier chapitre (de "Jan Karski") "paraphrase tout ce que j'ai gardé dans le film des deux journées de tournage avec Karski chez lui à Washington, mais aussi cite, sans en avoir jamais demandé l'autorisation, des passages verbatim du texte de Shoah."
Une querelle littéraire et surtout historique
Mais au-delà de ce "parasitage" pour lequel, écrit sévèrement l'auteur de "Shoah", "le mot de plagiat conviendrait assez bien", Claude Lanzmann s'indigne surtout du traitement historique réservé à Roosevelt, effectivement assez malmené dans le livre de Yannick Haenel.
"Le président Roosevelt", écrit Claude Lanzmann, "était loin d'être indifférent au sort des juifs", contrairement à ce que semble suggérer Haenel. "Les juifs d'Europe n'ont pas été sauvés. Auraient-ils pu l'être ? Ceux qui, péremptoires, répondent aujourd'hui 'oui' ne sont-ils pas eux aussi des lecteurs tâtonnants de leur propre temps ?", conclut l'écrivain et cinéaste.
Un article aussi cinglant ne pouvait demeurer sans réponse. Dans "Le Monde" daté du 26 janvier, Yannick Haenel défend son droit à la fiction (Claude Lanzmann s'étonne, dans "Marianne" que le témoignage de Karski dans "Shoah" ait pu "donner matière à fiction").
Mais certaines des flèches du romancier volent nettement plus bas: l'attaque de Claude Lanzmann, écrit-il, "coïncide avec une rediffusion de Shoah sur Arte et avec la signature d'un contrat, sur la même chaîne,pour un film sur Karski : dans le domaine de la publicité, le hasard fait bien les choses".
Et d'accuser Claude Lanzmann d'avoir "trahi Karski" "en choisissant de couper (dans Shoah) "la partie de l'entretien où Karski raconte sa mission en faveur des juifs". Selon le romancier, Lanzmann "a surtout rendu impossible qu'on puisse voir dans son film un Polonais qui n'est pas antisémite".
La querelle littéraire se double ici d'une querelle historique : autour de l'image des Polonais, autour du rôle de Jan Karski, autour de celui du président américain, Franklin Delano Roosevelt. Sans oublier les divergences entre les auteurs, et tout ce qui sépare Claude Lanzmann, 84 ans, qui s'engagea à 18 ans dans la Résistance, de Yannick Haenel, 42 ans, fils de militaire ayant fait ses études au Prytanée de la Flèche (selon sa fiche Wikipedia).
Gageons que la polémique est loin d'être close : Arte diffusera en mars "Le rapport Karski", un documentaire de 52 minutes signé de Claude Lanzmann. Et les éditions Robert Laffont rééditent opportunément, d'ici quelques semaines, le livre publié par Jan Karski juste après-guerre : "Mon témoignage devant le monde". Un ouvrage épuisé en France et dont s'est fortement inspiré, de son propre aveu, Yannick Haenel.
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