Delphine de Vigan
© (c) Delphine JouandeauEn 300 pages, Delphine Le Vigan nous conte la double histoire de Mathilde, cadre marketing dont le travail s’est tranformé en enfer par la volonté et la perversité de son supérieur hiérarchique, et de Thibault, médecin des urgences qui fait à Paris la tournée des misères, sur fond de désespoir amoureux.
De ce récit croisé ressort surtout celui de Mathilde, qui élève seule ses trois garçons et dont la vie a changé pour avoir déplu incidemment à son chef. Le travail se transforme en cauchemar : on ne l’invite plus aux réunions, on l’écarte de ses responsabilités. La nuit, elle n'en dort plus, ne rit plus jamais, même face à ses enfants. Obsédée par une seule pensée, celle de "ne plus y arriver", elle est parvenue "au bout de ce qu’il est humainement possible de supporter".
Le roman raconte une unique journée dans la vie de ses deux héros : le 20 mai. Ce jour-là, a promis une voyante à Mathilde, "sa vie va changer". Ce jour-là, entre incidents de métro et pannes du RER D, Mathilde la ponctuelle arrive très en retard à son entreprise. Et apprend qu’on l’a mutée dans un autre bureau, coupée de tout: "aujourd’hui, il faut faire semblant. Avoir l’air occupée dans un bureau vide. Avoir l’air occupé sans ordinateur, sans connexion à Internet. Avoir l’air occupé quand tout le monde sait qu’elle ne fait rien".
Précisément et alertement détaillées , l’humiliation et les brimades, raffinées encore par l’informatique généralisée, experte en exclusion : l'accès hier autorisé, aujourd'hui interdit, à certains répertoires, les badges qui enregistrent les horaires, les lieux fréquentés. Et l'humain, ou ce qu'il en reste. Désormais, les collègues fuient le contact et la conversation de cette pestiférée "devenue une ombre, impalpable, transparente".
Un roman sur les violences sociales d'aujourd'hui, loin de l'autofiction ou du narcissisme
La force du roman de Delphine de Vigan, c’est de nous restituer cette insupportable pression (" Aujourd’hui il lui semble que l’entreprise est un lieu qui broie. Un lieu totalitaire, un lieu de prédation, un lieu de mystification et d’abus de pouvoir, un lieu de trahison et de médiocrité") et, parallèlement, la résistance désespérée de Mathilde à cet étouffement. Car ce 20 mai est à la fois le jour de trop et le moment où tout converge, passé, poids du présent, possibilité ou non de s’échapper. Comme Mathilde, le lecteur devient ce prisonnier qui cherche la sortie et explore les failles du système.
Belle variation sur les solitudes des grandes villes, ces désespoirs qui s’ignorent, ces lueurs d’espérance et ces portes qui se ferment, "Les heures souterraines" résonnent plus encore dans une actualité hantée par le malheur au travail. Si le roman de Delphine de Vigan figure dans la liste des goncourables, c'est sans doute à cause d'une tonalité très en phase avec les violences sociales d'aujourd'hui, finalement assez rares dans les romans français plus portés vers l'autofiction ou le narcissisme.
-> "Les heures souterraines" Delphine de Vigan JC Lattès (17 euros)
- >Lire aussi : La 2e sélection Goncourt
-> Voir aussi : Justine Levy, Delphine de Vigan se livrent aux lycéens lillois, le reportage vidéo de France 3 Lille
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