Stéphane Audeguy "L'enfant du carnaval" (L'un et l'autre, Gallimard, 13,90 euros)
© France 2Comme ce fort réjouissant "Enfant du carnaval", monographie consacrée à Charles Antoine Guillaume Pigault de l'Epinoy, dit Pigault-Lebrun (1753-1835), prolifique romancier de la fin du XVIIIe et du début XIXe.
Un auteur oublié, écrit Stéphane Audeguy, par "cette mémoire collective dont les encyclopédies sont moins le miroir que le tombeau".
Et injustement oublié, poursuit l'essayiste, qui sait sélectionner de truculents extraits pour attiser notre curiosité. Echantillon du style Pigault-Lebrun : "Le Fils du potentat comme celui du savetier sont l'ouvrage d'un coup de cul, et tel occupe un trône qui doit la naissance au laquais qui le sert..." (L'enfant du bordel).
"L'aisance n'a pas bonne presse, la gaieté pas davantage"
Piquant hors d'oeuvre qui permet à Audeguy d'attaquer le vif du sujet. Pourquoi a-t-on oublié cet auteur alerte et drôle, dont la vie est largement inconnue - il semble avoir traversé sans mal la Révolution, l'Empire et la Restauration - mais dont l'oeuvre a ravi ses contemporains ? "Il y a chez (Pigault-Lebrun) des facilités. Mais ce sont justement elles qui enchantaient des générations de lecteurs ... Je soupçonne notre siècle, et le précédent, de manifester, à l'égard des auteurs dits faciles, une animosité excessive et suspecte : l'aisance n'a pas bonne presse, la gaieté pas davantage."
Avis aux lauréats Goncourt : Audeguy le malicieux rappelle que le roman le plus connu de Pigault-Lebrun, "L'enfant du carnaval", désormais englouti dans l'enfer des bibliothèques, fut le best-seller de1796. Un chef d'oeuvre assez leste, comme le montre l'entrée en matière : "Suzon ... qui n'avait jamais senti la main d'un homme errante sur ses charmes, et qui avait copieusement dîné, se trouva toute en feu; le révérend la poussa. Suzon, qui n'avait pas prévu l'attaque, ne songea pas à la défense, et le dimanche gras de l'an de grâce mil sept cent soixante-quatre, je fus fait sur la cuisine de M.Bridault, précisément comme les enfants se font par tous les habitants de Calais et de la banlieue..."
L'essayiste, qui est cruel, "imagine aisément ...ce que deviendrait une telle scène et un tel personnage dans un roman d'analyse petit-bourgeois de notre temps. Le héros ne manquerait pas de nous parler des conditions traumatiques de sa conception; il retournerait sur les lieux de son enfance en quête d'un père absent et d'une mère négligente, de préférence au mois de février..." Et d'épingler ces auteurs "choqués qu'on rie ainsi de la misère, plus d'ailleurs que de la misère elle-même..."
"Ses personnages jouissent et voilà tout"
Car le forfait ultime, le voici : "ses personnages jouissent, et voilà tout...Pigault-Lebrun ne s'aventure jamais à confondre l'amour et la pulsion sexuelle; et refuse de vivre ce hiatus sur le mode tragique". Pire encore "il a méprisé le ressentiment autant qu'il est possible à un homme de le faire. Les hommes du ressentiment se sont vengés en l'oubliant".
L'on s'en doute, il ne s'agit pas seulement de réhabiliter un auteur qui ne fut défendu par "aucun journaliste", mais "uniquement par des lecteurs". Audeguy s'interroge surtout sur le rapport contemporain à la littérature, l'oubli du burlesque et le culte de la sinistrose. La conclusion appartient au vieux Pigault-Lebrun, passant le relais à un jeune écrivain : "Je ne lis pas vos romans...il y a longtemps que je ne lis plus rien ...mais on m'a dit qu'ils sont très gais. Vous avez raison ; faites rire, c'est plus difficile que faire pleurer". Qui nous fait rire aujourd'hui ? En littérature, peu de monde.
-> Stéphane Audeguy "L'enfant du carnaval" (L'un et l'autre, Gallimard, 13,90 euros)
-> "L'enfant du carnaval", le livre de Pigault-Lebrun, est disponible gratuitement sur Internet (Google books, Gallica ..)
-> A lire aussi : "In memoriam", de Stéphane Audeguy : joyeusement funèbre
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