Florence Aubenas le 12 juin 2005, en conférence de presse après sa captivité en Irak, où elle fut otage plusieurs mois
© AFP/JEAN-PIERRE MULLERC’est donc elle qui a été choisie par le centre dramatique national de Montreuil pour communiquer sa passion du reportage et ouvrir le cycle des "Petites conférences" 2008-2009, destinées aux enfants de plus de 10 ans, et à ceux qui les accompagnent.
Le principe est simple : l’invité parle, puis les enfants l’interrogent.
La conférence donne lieu à un livre court, vivant, d'accès aisé et destiné au même public que celui des conférences : les jeunes et les curieux de tous âges.
Démonter les évidences
Et Florence Aubenas parle, comme elle écrit : elle retourne les évidences, avec la même force d’évidence. A des enfants qui ne croient plus aux médias, mais rêvent encore d'être journalistes, elle raconte comment elle est devenue grand reporter. Comment elle a commencé par couvrir ce qui était à la fois une guerre atroce – pléonasme- et un génocide : le Rwanda, où il y eut près d’un million de morts. Et d'entrer très vite au cœur des difficultés de son métier. Que faire quand des dizaines, des centaines de gens vous supplient de prendre leur enfant pour le sauver, vous qui êtes riches -plus qu'eux, qui êtes blancs, qui disposez d'une voiture et qui allez être épargnés ? Faut-il intervenir ou se contenter – ce qui est déjà capital -d’être un témoin ?
Face à tant d’horreurs, explique Florence Aubenas, vous faites ce pour quoi vous êtes venu : vous racontez, vous écrivez. "Et au téléphone, le chef de service (du journal) répond qu’il n’a pas la place pour un article là-dessus parce que ce jour là, d’autres affaires lui semblent plus importantes". En écho, la journaliste se souvient d’un autre conflit : au Kosovo, "des gens" étaient "venus lui dire que le monde entier devait savoir comment leur village avait été massacré". "Bien d’accord avec eux", elle rédige son article. Le lendemain, d’autres villageois viennent lui raconter un autre massacre. Second article. Le troisième jour, troisième histoire semblable : "Cette fois", raconte-t-elle, "le rédacteur en chef me raccroche presque au nez : 'Encore un massacre ! On ne va pas écrire la même chose tous les jours'". A quoi sert le reporter dont on ne veut plus publier le témoignage, parce que cette guerre là – ou une autre – est désormais "passée de mode"?
Et de glisser habilement à une guerre qui, elle, n'a pas quitté la une et se livre aussi en notre nom : l’Afghanistan. Comme Florence Aubenas s'adresse à un jeune public, elle évoque ce qu’il connait : l’école. Et raconte pourquoi, trois ans après avoir été otage six mois en Irak, elle a choisi d'aller à Kaboul en 2008 : pour voir si la guerre menée par la coalition occidentale avait vraiment permis à dix fois plus d'enfants d'aller à l'école, comme l'affirmaient les services de communication de l'Otan. Sur place, surprise : dix fois plus d’enfants étaient peut-être inscrits dans les écoles, mais ils n’y allaient pas parce qu’elles n’étaient pas construites.
Et d'exposer, mine de rien, concrètement et en douceur, qu'il faut toujours vérifier sur place les fausses évidences et les assertions intéressées. Qu’il faut apprendre à poser les questions pertinentes, celles qui dérangent. Et les enfants de l’interroger. Notamment sur ses mois de captivité en Irak, que l'ancienne otage raconte avec la même pudeur qu'en juin 2005, lors de la conférence de presse qui avait suivie sa détention.
Eclectique, ouverte au "désordre du monde", Florence Aubenas se décrit comme "une spécialiste de l’inattendu" , à l'écoute, d'Outreau à Bagdad et de Kigali à Kaboul, de la détresse des invisibles. "Le journaliste, pour moi", conclut-elle joliment, "est un métier d’engagement, dans tous les sens du terme". Non, on ne voit pas qui aurait été plus qualifié pour cette conférence et pour ce livre. La leçon de journalisme de Florence Aubenas, c’est comme un verre d’eau fraîche : limpide et rafraîchissant.
-> "Grand reporter. Petite conférence sur le journalisme" Florence Aubenas (Bayard, 12 euros)
A lire aussi :
-> De Florence Aubenas : "La méprise. L'affaire d'Outreau" (Seuil). "On a deux yeux de trop. Avec les réfugiés rwandais" (Actes Sud)
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