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RENTREE LITTERAIRE HIVERNALE 2009

21/01/2009 | 14:45 par Anne BRIGAUDEAU

Coups de foudre pour courts romans

- Des vents contraires (Olivier Adam), Chucho (Grégoire Polet), l'Alfa roméo (Annie Cohen) -

Des vents contraires (Olivier Adam), Chucho (Grégoire Polet), l'Alfa roméo (Annie Cohen)

© France 2

Des nouveautés de janvier emballantes, et qui se lisent très vite. Que vouloir de plus ?

Dans une rentrée hivernale riche de 558 nouvelles fictions, dégagée de la folie des prix et d'autant mieux engagée en littérature, voici six  livres (dont cinq romans, classés du plus court au plus long...) pour vous chauffer le coeur. Ou le glacer totalement. 

 
"L'Alfa Roméo" : jouissif et digressif

Annie Cohen a des lettres de noblesse : Gallimard, Actes Sud ... Mais elle a choisi une peite maison, Zulma, pour publier ce texte qui emprunte des chemins de traverse.

Car il s'agit d'une longue digression. Point de départ  : la vente d'une voiture, ou plutôt sa mise à la casse. Mais pas n'importe quelle voiture : une Alfa Roméo. Charme, classe, élégance.

Une voiture avec laquelle la narratrice et son fiancé ont exploré tout Paris (ni la Concorde ni l'Etoile ni la Bastille ne l'effraient), et la banlieue proche, à condition qu'elle soit riante. Versailles, par exemple, dont ils n'ignorent nul bosquet.

De fil en aiguille, on passe des lieux à ceux qui les habitent. César, l'amoureux de la narratrice. Gigi l'Amoroso, son ami philosophe. Le chat Méthode de sa copine Julietta, italienne, forcément italienne. Puis on glisse des gens aux souvenirs, qui vous ramènent en d'autres lieux : l'Algérie de l'enfance, si lointaine, ou, si proche, le café Casino de la place d'Italie, qui réunit paumés, immigrés, retraités, toute une humanité en quête de chaleur. Chaleureux : c'est sans doute l'adjectif qui va le mieux à ce tout petit livre enveloppant comme un grand filet d'affection, doux comme un chant d'amour.

-> "L'Alfa Romeo" Annie Cohen (Zulma, 9,50 euros).
101 pages

 
"In memoriam" : joyeusement funèbre

Mourir relève-t-il d'un savoir-vivre élémentaire ?  Oui, répond Stéphane Audeguy, qui choisit de nous l'expliquer. Avec,  à l'appui, une centaine de morts célèbres ou anonymes.

Avec le talent qu'on lui connaît (pour avoir lu et aimé ses deux premiers romans, "La théorie des nuages" et  "Fils unique"), il sait dénicher l'incongru, le détonant, le discordant, dans les ultimes instants d'écrivains, pilotes, explorateurs, chercheurs, saisis à l'heure de leur dernier souffle. Voici donc Raspoutine qui absorbe sans ciller des gâteaux empoisonnés, de la vodka au cyanure, plusieurs balles dans le corps et se relève encore. Voilà Louis Pasteur, exécuté en une phrase : "En 1892, il a 70 ans et s'injecte régulièrement de la testiculine, préparation à base de testicules de taureau hachés, à laquelle il crut jusqu'à sa mort : elle ne tarda guère". Moins connus, Emile Grégoire et Maurice-Joseph Jaouen, qui se suicidèrent au gaz, un mois avant le début de la première guerre mondiale. Ils laissèrent un mot : "Nous nous suicidons car nous trouvons le monde idiot".  Ci-gît encore George Elser, qui ne lisait jamais les journaux et faillit tuer Hitler, en 1939. De réjouissants éloges funèbres, peu académiques. Stéphane Audeguy connaît les usages : il faut toujours rire dans les cimetières.

-> "In memoriam" Stéphane Audeguy (Le Promeneur, 16,50 euros)
113 pages
-> Vient de paraître, du même auteur, chez Gallimard : "Nous autres"

 
"Chucho : sensible et poignant

"chucho" Grégoire Polet (Gallimard)On l'attendait au tournant, Grégoire Polet, après avoir adoré son précédent (et déjà troisième) roman, "Les vies éclatantes", qui suivait (et avec quel talent !) les tours et détours de l'existence d'une dizaine de personnages, pendant une semaine.

Il ne s'agit pas d'un projet de la même ampleur. Mais c'est encore une réussite, et un roman qui vous tord le coeur. Le héros est un enfant des rues de Barcelone : "Chucho, c'est cet enfant de pute, probablement mexicain ou cubain, que son visage mystérieusement fin et long fait prendre pour un immigré d'Afrique du Nord, sa silhouette souple et sa démarche louvoyante pour un Gitan, et son regard oblique et malin pour un individu qui rend la rue hostile. Chucho a une voix d'or, encore parfaitement une voix d'enfant, légèrement aigüe..."

Chucho a 11 ans, et pour vivre, il dépend d'un "parrain" -souteneur et trafiquant - de ce quartier pauvre de Barcelone, qui l'enverra à 12 ans ramasser les métaux à la ferraille. Sauf si...Chucho croise sur sa route un étranger qui part à New York. Et s'il partait avec lui ? "Chucho" déroule vingt-quatre heures dans la vie et dans la tête d'un gamin qui rêve d'espoir et d'avenir.

Comme dans ses romans précédents, Grégoire Polet (qui vit désormais à Barcelone, à l'heure espagnole) déploie une écriture quasi-cinématographique ("Chucho, c'est ce garçon qui marche avec d'énormes chaussures blanches..."), où la phrase se tend et se détend, à l'affût de toutes les perceptions -vision, bruit, odeur - de toutes les sensations, de toutes les terreurs d'un enfant désarmé.  Interrogé en 2007 sur les défis littéraires d'aujourd'hui, le jeune écrivain nous confiait : "L'idée de centre est devenue périmée, il y a désormais autant de centres que d’individus : six milliards d’individus, six milliards de centres, qui sont tous légitimes en même temps". Sur 120 pages, il fait d'un orphelin espagnol aux grands yeux et aux songes démesurés le nouveau centre du monde.

-> "Chucho" Grégoire Polet (Gallimard, 14 euros)
121 pages

-> Lire aussi : Rencontre avec Grégoire Polet
-> Paru l'automne dernier en collection Folio : "Excusez les fautes du copiste"

 
"Seul dans le noir" : désespéré

Le dernier roman de Paul Auster, "Seul dans le noir", met en scène August Brill, journaliste-écrivain-narrateur (double de l'auteur...), qui fait retour sur sa vie et imagine une nouvelle fiction pour échapper aux cauchemars qui l'assaillent.

Dans ce roman dans le roman, l'Amérique est en proie à une guerre civile. Des Etats ont fait sécession et New York n'a jamais connu le 11 septembre ... Plusieurs mondes coexistent, et les personnages créés tentent (c'est toujours difficile, quand le démiurge décide ...) de se retourner contre leur créateur. Qui a connu, lui, la chute des Twins Towers et la guerre en Irak.

Faut-il à nouveau parler de testament pour ce livre désespéré ? La trame n'est pas gaie : August, le héros, critique littéraire à la retraite, se souvient de sa femme morte et des films qu'il a aimés, dialogue avec sa fille, Miriam, qui tente d'écrire un livre, et avec sa petite fille Katya, tourmenté par le remords. Titus, son amoureux, avec qui elle avait rompu, s'était engagé dans une société privée travaillant à Bagdad. Il est mort dans des conditions atroces, dans un pays en guerre.

On retrouve les obsessions du maître américain, la solitude, la culpabilité, l'histoire américaine, de plus en plus guerrière,  la façon d'entremêler plusieurs niveaux de fiction, qui donne à ce roman des allures de conte, d'allégorie. Reste, dans un océan de noirceur -"espoir ou pas d'espoir ?"- une seule croyance : celle des vertus thérapeutiques du récit qui circule, et guérit parfois. D'où des phrases qui reviennent comme des mantras. Ainsi de celle-ci, qui résume l'univers austerien : "Et ce monde étrange continue de tourner". "Seul dans le noir" est la dernière fable de l'auteur de la trilogie new-yorkaise sur un monde qui va mal, mais nous voit encore vivants, à défaut d'être debout. Le héros narrateur, qui ressemble si fort à son créateur, est désormais en chaise roulante.

 

- >"Seul dans le noir" Paul Auster, roman traduit de l'américain par Christine le Boeuf (Actes Sud, 19,50 euros)
180 pages

 
"La pluie, avant qu'elle tombe" : déchirant

Humanité mâle, s'abstenir ... L'essentiel du roman, au titre menteusement enchanteur ("La pluie, avant qu'elle tombe") tient dans le récit d’une femme, Rosamond. Récit enregistré sur cassettes peu avant sa mort, et destiné à une mystérieuse Imogen.

L'histoire est celle d’une tragédie : une malédiction mère-fille, reproduite sur trois générations. Que raconte Rosamond, la narratrice ? D'abord son amitié, petite, avec une enfant de son âge, Beatrix. Pendant la guerre (un rappel, au passage : des centaines de milliers d'enfants furent envoyés de Londres à la campagne par crainte des bombardements allemands), Rosamond fut accueillie par la famille de Beatrix. En ces temps de pénurie, on y vivait bien, on n'y manquait de rien. Ou presque : d'amour. Beatrix est haïe par sa mère … 

Sur cette haine première, fondatrice (et pierre angulaire du roman), Rosamond bâtit son histoire. Et s'en explique, avec le souci de simplicité et de pédagogie qui court tout au long de son discours:  « Malgré tout il me paraît important de ne pas sous-estimer ce qu’on doit ressentir quand on se sait mal-aimé par sa mère. Par sa mère, celle qui vous a donné le jour ! C’est un sentiment qui ronge toute estime de soi et détruit les fondements d’un être. ».

La suite est inscrite dans les prémisses : Beatrix enfantera Théa, qu’elle haïra comme sa mère la haïssait. Abandonnée quelque temps, Théa sera un des rares rayons de soleil de la narratrice Rosamond, qui l'a recueillie enfant, avec l'aide de sa compagne d'alors, Rébecca – car Rosamond n’a aimé que des femmes. Et Théa sera rendue à sa mère, pour leur malheur à toutes.

Sur ce thème pourtant exploré en littérature, Jonathan Coe réussit un chef d’œuvre, en rendant à chacune de ses héroïnes sa part d'humanité. Du bonheur ? Il y en a peu : semblable à "la pluie avant qu’elle tombe", un moment suspendu, dont il n’est pas sûr qu’il existe. La tension va crescendo. Et, de génération en génération,  les scènes se reproduisent et se répondent. Des détails de l’existence (chiens qui s’enfuient, chemisiers tachés ...) prennent un sens qui les dépasse, une importance disproportionnée, significative d'un malaise existentiel. Difficile de ne pas finir en larmes ce livre bouleversant, quasi-exempt des notations sociales et des critiques de l'Angleterre thatchérienne ou blairiste qui avaient contribué au succès de "Bienvenue au club" et du "Cercle fermé". Un roman intimiste très pur, parfait et absolument noir.

-> "La pluie avant qu'elle tombe" Jonathan Coe (Gallimard, 19,50 euros)
249 pages

 
"Des vents contraires" : la fragilité du bonheur

A quoi reconnaît-on la musique singulière d'Olivier Adam ? A cette empathie pour des vies ordinaires dévastées par des drames, qu'il sait rendre comme personne.

Son dernier roman, "Des vents contraires" (éditions de l'Olivier), peint une famille dont le père, Paul, et les enfants, Manon et Clément, ont été abandonnées par leur épouse et mère, Sarah.

Celle-ci a brutalement disparu de leur vie, partie un matin sans retour. Pour refaire sa vie ? Morte ? Enlevée ? Séquestrée ? La réponse ne sera donnée que dans les toutes dernières pages, mais elle est secondaire. Car le livre s'attache magistralement à décrire le vide, le manque ravageant les enfants et le père, qui ne tient plus debout que par l'amour le liant à son fils et sa fille. Son fils de 9 ans qu'il avait connu vif, rieur, enjoué et qui ne manifeste plus aucune émotion. Sa fille Manon, encore en maternelle, inquiète de tout. Deux enfants minés par le mystère, les questions auxquelles personne ne sait répondre ("Tu crois qu'elle est morte, maman ?").

En face, l'incompréhension du monde. Les institutrices, les notables, qui les jugent sans les comprendre, les fragilisent davantage encore. Mais à côté, tout près, des soutiens. Le frère de Paul, Alex, et sa femme Nadine prête à tant d'affection pour ces neveux remplaçant les enfants qu'elle n'a pas eus. Cet étrange commissaire dont la fille est boxeuse et qui accorde tant d'indulgence à Paul, ce romancier qui n'écrit plus une ligne et joue sans licence au moniteur d'auto-école, pour gagner un peu d'argent. Sans oublier la voisine, Isabelle, qui attend son fils parti depuis des mois en Scandinavie, ou Elise, la vieille dame, tout en élégance et discrétion.

Un univers caractéristique du romancier qui vit désormais à Saint-Malo (la mer est omniprésente, comme dans presque tous ses romans) : hommes et femmes que l'amour - pour une compagne, un compagnon, un enfant, une mère - ou le souvenir d'un amour fait vivre, ou survivre. Hommes et femmes vacillants que les institutions - école, police, juges - contribuent à faire tomber. Hommes et femmes qui ont depuis si longtemps perdu "le mode d'emploi" de l'existence, "la marche à suivre". Et trouvent parfois -mais pas toujours- une main secourable, à l'ultime instant.

Comme dans ses livres précédents ("A l'abri de rien", prix France Télévisions, "Falaises" ...), Olivier Adam pose sur ces êtres en perdition ce regard qui n'appartient qu'à lui pour en faire d'autres nous-mêmes. Il a trempé sa plume dans leur désespoir d'écorchés vifs : phrases haletantes, vibrantes, formules coups de poing  ("Sarah me mangeait tellement les yeux et le coeur ..."), énumérations sans ponctuation qui nous murmurent à l'oreille la tristesse mais aussi la joie fugitive d'une après-midi au bord de mer ( "On allait traverser la Rance, se payer une pizza à Dinard ou Saint-Lunaire, passer l'après-midi sur la plage, jouer au foot, aux petits coureurs, emmerder les crabes attraper deux trois crevettes, faire la sieste des châteaux des circuits des pyramides ...").

"Des vents contraires" confirme à nouveau le talent d'un écrivain inégalable pour restituer "cette somme de fragments discontinus" qui constitue une vie, dessinant parfois "en mosaïque l'image de ce qu'il faut bien nommer le bonheur". Un bonheur fragile comme un château de cartes.

-> "Des vents contraires" Olivier Adam (éditions de l'Olivier, 20 euros)
256 pages

Lire aussi

->   Le prix du roman France Télévisions 2007 à Olivier Adam pour "A l'abri de rien" 

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