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Jacky Bornet : Que vient chercher au Festival de Cannes, depuis une trentaine d’années, un exploitant de salles de cinéma?
Francis Fourneau : Je viens en premier lieu pour voir ce que va être la production, pour être au centre de ce qui se fait, être au courant des projets, pour préparez la programmation des prochains mois. Avec tous les stands qui sont déployés autour du Festival, sur le marché du film, on se forge ainsi une idée des prochaines productions et de ce que nous allons distribuer dans nos salles. C’est en quelque sorte une démarche prévisionnelle et une manière de lier l’utile à l’agréable.
Quand j’étais enfant, mon père, lui-même exploitant, emmenait toute la famille au Festival. C’était en quelque sorte des vacances. Adolescent j’y revenais régulièrement et quand j’ai pris le relais, j’ai gardé cette habitude, à l’exception de rares années.
J. B. : Vous êtes exploitant indépendant ou faites vous partie d’un réseau de distribution, du type Gaumont, UGC ou Pathé ?
F. F : Je suis exploitant indépendant, mais nous avons créé notre propre réseau de salles en Région Centre qui regroupe une quinzaine de villes et une vingtaine d’écrans.
J. B. : Avez-vous l’impression qu’il y a une différence de réception des films entre Paris et la province ? Est-ce que les échecs et les succès sont les mêmes ?
F. F. : En province, il y a vraiment une prime pour le film français. Le succès de Bienvenue chez les Ch’tis, par exemple, ne repose pas sur le fait que le film se situe en province. Cela relève plus d’un mouvement général. En province, le cinéma français est plus apprécié, plus attendu qu’un Woody Allen, ou qu’un blockbuster américain.
J. B. : En quoi consiste exactement votre métier ? C’est quoi être exploitant de salles ?
F. F. : Ma première tâche est d’être programmateur. Je négocie avec les distributeurs pour les salles que nous représentons, dans une quinzaine de villes en Région Centre. Ensuite, nous organisons la gestion au jour le jour : les calendriers de programmation, les horaires, l’accueil du public, la presse, la venue parfois - pas assez souvent à mon goût - d’acteurs et de réalisateurs, d’équipes de films. Ce dernier point n’est toutefois pas simple à concrétiser, ni pour nous, ni pour les distributeurs qui sont nos intermédiaires.
J. B. : Qu’en est-il de l’accès aux films en version originale (V. O) en province ?
F. F. : Actuellement, il y a de plus en plus de films projetés en version originale, le phénomène prend de l’ampleur. Il y a certains films que l’on ne peut pas projeter en version française. Je pense à un Woody Allen, par exemple, cela n’aurait pas de sens sans la V. O.. Pour un film chinois, c’est pareil, les gens le comprennent bien. Par contre, pour un film comme Indiana Jones, la version française s’impose, dans ce cas la V. O n’apporte pas grand chose. Même si en province cela rebute un peu - on voit d’ailleurs la même chose à Paris, où les films sont projetés en V. O. et en V. F-, le phénomène devient cependant de plus en plus courant.
J. B. : Quels sont les films que vous avez vus jusqu’ici sur le Festival ?
F. F. : J’ai vu le Woody Allen (Vicky Cristina Barcelona) que j’ai beaucoup aimé. Un film léger. C’est un Woody Allen « pompé » à Almodovar dans le thème. Pomper n’est pas le bon mot, car c’est un cinéaste qui chaque année sait se renouveler ; en plus, ici, il change de lieu de tournage, de situation. Le choix de Barcelone est vraiment bon. Ce n’est pas un grand Woody Allen, mais le film est tout à fait plaisant. Et les acteurs sont excellents, ils n’interprètent pas, ils vivent leur rôle.
J’ai vu également Indiana Jones. Ce n’est pas ce que j’attendais. Je ne suis pas entré dans le film. Cela me rappelle un titre de Nice Matin qui m’a renvoyé à ce que disait ma grand-mère : « le meilleur dans la fête, c’est la veille de la fête ». Je trouve que le film est décevant. Avec 120 millions de dollars, on peut faire autre chose. Il suffirait de terminer le film avec des extraterrestres et une soucoupe volante pour que ça marche ? Les gens rigolent. Il ne manque plus qu’un requin et un dinosaure et on a fait le tour. Il y a quand même de bons moments, comme le jeune qui va prendre la relève, la poursuite dans la jungle... C’est ce que les gens attendaient, ils applaudissent pendant la projection. C’est bien, mais cela ne fait pas un film.
J’ai vu ensuite le Clint Eastwood (L’Echange) qui est un peu académique, mais au bout du compte, c’est l’émotion qui prime. Il n’y a pas de pathos. Il aurait pu en faire des tonnes et ce n’est pas le cas. Eastwood traite d’un sujet qui fâche (l’enlèvement d’un enfant en 1928 par un serial killer - NDLR), mais le film n’accuse pas le passé. Le passé recoupe souvent le présent, et c’est ce qui se passe ici ; donc c’est réussi. Et quand on est dans la salle, en même temps que Clint Eastwood lors de la projection, cela participe de bons moments.
J. B. : Comment appréhendez-vous l’arrivée du numérique dans le mode de distribution des films, et entre autres l’explosion des films en relief qui nécessite de disposer de projecteurs numériques ?
F. F. : Le phénomène est surtout sensible aux États-Unis. Paramount avait d’ailleurs réunis les exploitants de salles français pour une démonstration de film en relief, très spectaculaire. Mais cela reste pour l’instant cantonné aux États-Unis. D’ailleurs pour eux le phénomène du numérique est déjà dépassé, maintenant, c’est le relief qui prime. Ils ont trouvé une solution pour pallier aux lunettes qui étaient le principal obstacle à la diffusion de tels films, car lourd et onéreux. Maintenant chaque personne aura sa paire de lunettes personnelle pour voir les films en relief. Une chose simple à laquelle l’on n’avait pas pensé jusqu’ici. Il y aura des lunettes à bas prix, mais également des Ray Ban relief. Ils vont créer quelque chose. Les images en relief que nous avions vu de Kung Fu Panda étaient fabuleuses.
Avec ce procédé, ils pensent même lutter contre la piraterie, car on ne peut pas pirater sur Internet un film en relief. Il n’est toutefois pas question de réaliser tous les films en relief, mais cela peut être un vrai complément de l’offre des salles. On en est tout proche. Les États-Unis sont prêts, les studios Dreamworks y travaillent énormément, tout comme Disney.
Concernant la projection en numérique en France, en tant qu’exploitant, nous restons assez prudents sur le chapitre. Mais ce n’est plus dans cinq ans que cela va se produire, c’est tout proche. Il y a un grand circuit qui a signé pour équiper ses 400 salles en projecteurs numériques. La technique est prête. On le voit bien à Cannes, les films sont projetés soit en numérique, soit en 35 millimètres, et la différence est imperceptible. Maintenant, il y a un coût très important pour l’installation d’un tel matériel et nous souhaitons que ce ne soit pas l’exploitant qui en fasse les frais. Ce qui fait qu’entre le distributeur, qui ne paiera plus ses copies, et l’exploitant, il y a actuellement un tiers investisseur qui se propose de fournir les appareils moyennant le prix d’une copie virtuelle qu’il demandera aux distributeurs, pour amortir son investissement.
D’autre part, on ne connaît pas encore la viabilité des projecteurs numériques. On ne sait pas combien de temps ces appareils fonctionnent. Aujourd’hui, quand vous achetez un projecteur 35 millimètres, c’est un investissement pour quinze ans se dit-on, mais vingt ans après il est comme neuf. Alors qu’un projecteur numérique est plus fragile, donc il faut être très prudent. On est toutefois très proche d’un changement. Cela nous donnera à mon avis un coup de fouet. Ne serait ce que pour la version originale. On pourra se dire, on passe Indiana Jones une soirée ou deux en V.O, ou pour des scolaires par exemple. Et puis, encore une fois, il y a le relief, qui implique une projection en numérique. C’est donc aussi une vraie chance pour l’exploitation. Mais il ne faut pas la concrétiser à n’importe quel prix. Il faudra également que perdure la notion de nombre de copies pour les films. Il ne faut pas se précipiter, mais c’est déjà demain.
J. B : Parlez nous du phénomène des Bodin’s en Région Centre, dont le film a remporté un beau succès lors de sa sortie locale et dont on prédit une sortie nationale en septembre.
F. F : Le film, Mariage chez les Bodin’s, est parti d’une troupe de comiques de la Région Centre, extrêmement connue localement pour leur pièce. Ils en on tiré un film dont j’avais vu une copie de travail. A partir de là, nous avons décidé de le projeter sur grand écran pour voir l’impact sur le public. Il s’est avéré que les gens était très contents et riaient beaucoup. Aujourd’hui le film est sorti en Région Centre, faisant près de 50.000 entrées avec une quinzaine de copies. Pour un film à petit budget, c’est exceptionnel. Un cas d’école. Pour l’heure, le film sort au mois de juin dans le Grand Ouest, au mois de juillet dans le Sud Ouest et on parle d’une sortie nationale, parisienne surtout, au mois de septembre.
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