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CINEMA et INTERNET

27/03/2009 | 23:32 par Jacky BORNET

Financer le cinéma sur le Web

Les sites communautaires se multiplient. Le cinéma n'est pas en reste et s'ouvre au financement des films de demain.

Motion Sponsor, une toute jeune société, a mis en ligne un site proposant aux Internautes de participer par l’achat d’actions à la production de films.

Le principe s’est particulièrement développer dans le monde musical pour la réalisation de disques et touche désormais le septième art, toujours en quête de financement, le nerf de la guerre.

Motion Sponsor  a multiplié ses contacts avec la profession et met en route ses premiers projets. Nous avions rencontré ses dirigeants au dernier Festival de Cannes en mai 2008 lors du lancement de l’opération, convenant de se revoir à Paris à l’occasion de la mise en orbite du deuxième étage de la fusée en mars 2009 : interview.

Jacky Bornet : Comment est né votre projet ?

Rafik Benhammou
(PDG) : Le projet est né il y a un an et demi, suite au succès et à la médiatisation de sites comme My Football club, où une communauté internet de fans du ballon rond  a pu acheté un club. Nous nous sommes dits alors qu’il y avait un potentiel dans ce secteur et qu’il était peut-être possible d’adapter ce modèle au cinéma. J’ai donc réuni une petite équipe autour de moi afin de réfléchir au sujet. Très rapidement, le modèle s'est appliqué à d'autres secteurs dont la musique.

Mais nous restions convaincu que ce modèle où des Internautes pourraient acheter des parts d'une oeuvre permettrait à des films d'être totalement financés.

J. B. : Pourquoi le cinéma ?

R. B. 
: C’est clairement une passion qui est partagée par tous les associés, qui sont au nombre de trois. Mes expériences précédentes m'ont permis d'explorer les applications vidéo sur de nombreux supports, la TV, Internet et le Mobile. Cela a d'ailleurs toujours été un choix, d'orienter ma carrière professionnelle pour vivre ma passion du septième Art au quotidien.


J. B. : Est-ce que votre démarche à un équivalent au monde ?

Eric Bessalam et Rafik Benhammou, à la tête de Motion Sponsor - DRR. B. 
: Il y a des équivalents sur le Web. On peut voir de nombreux sites personnels portés par des réalisateurs amateurs qui souhaitent voir financé leur film en faisant appel aux Internautes. C’est d'ailleurs très souvent sous forme de donations. Il y a surtout deux principaux sites aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Aux Etats-Unis, le site s’appelle Indiegogo qui se présente un peu comme un YouTube des films en recherche de financement et sur lequel on trouve tous types de projets, amateurs ou semi professionnel. Le site propose donc aux Internautes d’acheter des parts, avec en contrepartie le bénéfice de voir leur nom au générique, de participer au tournage, d’être figurant... C’est une démarche somme toute différente de la nôtre qui est de faire découvrir aux Internautes les coulisses de la production de film cinéma, en leur offrant un véritable accès au tournage à travers des vidéos, avec une mise à   jour régulière, comme un journal de bord du film en ligne. En résumé, c’est découvrir les coulisses de la fabrication d’un film en live.

J. B. : Est-ce que cet accès est uniquement réservé  aux actionnaires du film ?

R. B.  : Le processus se divise en deux étapes. La première, à partir du moment où le projet est présenté avec une enveloppe budgétaire bien définie, l'Internaute se voit proposer l'opportunité d'acquérir une ou plusieurs parts dont la valeur unitaire est de 25€. Sa participation financière totale à un film ne pourra excéder 1% du budget à lever.

Sur les pages de chaque film, l’Internaute a accès à toutes les informations du projet – synopsis, casting, repérages. Il y découvrira également des vidéos de présentation, du réalisateur qui va inviter les Internautes à financer son film en montrant sa vision du projet.  L'Internaute pourra donc décider de vivre l'aventure de son choix.

Dès que le budget est bouclé, la deuxième étape commence avec l'ouverture de l’accès VIP ou Journal de bord à ceux qui se sont impliqués dans le financement. L'Internaute participant peut alors échanger avec l'équipe de production  et découvrir tous les secrets de fabrication du film sur lequel il a mis 25-50 ou plus de 100€.

J. B. : Est-il prévu un retour pécuniaire aux investisseurs ?

R. B. : Tout à fait. Il est calculé au prorata de la participation des Internautes sur le budget levé via le site. Ce retour sur investissement sera basé sur les recettes revenant à Motion Sponsor. Les Internautes se partageront 75% de ces recettes jusqu'à récupération de leur participation. Au delà , les recettes se diviseront à parts égales entre les Internautes et le site. Cet aspect est essentiel, car complémentaire à l’investissement artistique et proportionnel au risque pris, à l’image de l’aspect industriel et économique du cinéma, qui implique aussi l’Internaute sur ces deux plans. En plus, l'Internaute verra son nom apparaître au générique du film sur le DVD et pourra gagner des invitations à des journées de tournage et des Avant-premières du film financé.

Bien plus que la seule perspective d'un retour sur investissement, nous sommes convaincus que l'Internaute y verra une excellente opportunité de permettre à un film d'exister et l'occasion de vivre une aventure unique.

J. B. : Est-ce qu’il y a un type de films que vous voudriez privilégier ?

La Horde - DRR. B. : On va essayer de proposer des films très différents. C’est vrai que j’ai une passion pour le cinéma de genre. Mais, en France, c’est un cinéma très difficile à financer. On a rencontré   énormément de réalisateurs qui nous ont exprimé leur désarroi face à ce système français. C’est vrai que le marché du cinéma de genre en France n’est pas énorme. Il n’y a pas beaucoup d’aficionados, cela se compte à quelques centaines de milliers d’adeptes. Entre 100.000 et 300.000 à aimer ce cinéma. On a ainsi nombre de réalisateurs de talent qui finissent par aller aux Etats-Unis, parce qu’ils n’arrivent pas à financer ce type de films en France. Donc on souhaite le mettre en avant. On a dans ce sens pris contact avec plusieurs producteurs indépendants sur la base de partenariats. De nombreux producteurs portent des projets intéressants et pour lesquels il manque une petite enveloppe budgétaire. Ce sont souvent des projets de qualité, mais, après avoir fait le dernier tour de table, il manque 100.000, 200.000, 300.000, 500.000 euros. Et c’est là où nous nous sommes dits que nous pouvions intervenir en proposant aux Internautes de boucher la mise.

Eric Bessalam (Directeur de production du site) : C’est en quelque sorte notre première étape. Parce qu’il faut se lancer. Cette approche du  cinéma de genre fait partie d’une stratégie. Le cinéma dit d’auteur viendra sans doute après. La première étape va être de valider le fait qu’une communauté de cinéphiles, de cinéphages, de gens qui aiment le cinéma et qui y vont régulièrement, viennent sur un projet et après à nous de les emmener sur des films un peu plus difficiles. Mais ce sont eux qui auront le dernier mot. On fera peut-être un projet comme ça sur dix autres, un peu plus commerciaux. Le secret, c’est de créer une communauté.

J. B. : A partir de quand pensez-vous pouvoir mettre un vrai projet en route ?

R. B. : Les projets sont en ligne dès aujourd’hui. Notre projet phare pour le moment est La Horde, premier film de zombies français, coréalisé par Yannick Dahan et Benjamin Rocher, avec Aurélien Recoing, Claude Perron et Jean-Pierre Martins. Le film est actuellement en postproduction et s’avère d’ores et déjà comme un des rares films de genre français qui créé une attente chez les professionnels et le grand public.

Memories Corner - DRNous avons aussi dans nos cartons un très beau projet, Memories Corner, une coproduction franco-japonaise, premier film d’Audrey Fouché, lauréate du Prix Junior du Meilleur Scénario, et qui vient de la Fémis. C’est une romance fantastique dont le point de départ est le tremblement de terre de Kobé. Nous avons également un thriller franco-canadienLes Bois sales, réalisé par Marc Sieger, qui est l’adaptation de Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, de Jean-Paul Dubois, l’auteur de Kennedy et moi.

Les Bois Sales - DRDès que l’enveloppe budgétaire est bouclée, on se donne six à neuf mois pour financer le film. A partir du moment où le budget est bouclé, le film peut partir en production deux mois après. Tout l’enjeu du site va être de faire patienter les Internautes Participants qui n’ont pas forcément en tête les durées nécessaires à la réalisation d’un film : sa préproduction, sa réalisation avec les aléas et imprévues que cela entraîne, le montage, la position du distributeurs, le marketing, le choix des affiches... Il nous faut lui apporter régulièrement des contenus qui vont lui faire découvrir toutes les étapes, l’envers du décor, en temps réel. Un film, une fois qu’il entre en production, en France, cela demande un an, un an et demi, avant de le voir en salle.

E. B. : Il faut tenir en compte également que nous arrivons tard sur le film. Motion Sponsor arrive sur le film quand son budget est quasiment bouclé. Notre implication permet d’accélérer, voire de permettre sa réalisation. A partir de là , le tournage commence seulement quelques semaines après. On arrive alors sur la “ prépa ”, les repérages techniques, la “ prod ”, le tournage. Tout cela dure environ 12 à 18 mois, durant lesquels il nous revient d’animer l’attente sur le site. C’est là que toute notre force doit s’appliquer.

R. B. : Ce travail d'animation est essentiel mais nous donnerons également à l'Internaute les moyens de faire, de leur côté, la promotion du film. C'est simplement leur donner le moyen de générer ce buzz qui manque souvent cruellement lors de certaines sorties cinéma. Le pari est de réussir à fédérer des personnes autour du film qu’ils produisent. L'Internaute doit pouvoir dire à son entourage ou ses amis “ Moi j’ai produit ce film, venez le voir ”.

E. B. : C’est leur dire “ glissez-vous dans la peau d’un producteur ”. Vivez la création, les angoisses, le stress, les bonheurs, c’est leur dire aujourd’hui on ne tourne pas parce que c’est “ weather day ” : aujourd’hui il ne fait pas beau sur Buenos-Aires, le tournage est en “ stand by ” ; c’est lui dire pourquoi aujourd’hui on ne tourne pas. Et il en parlera autour de lui. C’est participer à l’aventure. Le truc n’est pas de dévoiler le film, mais comment il se réalise.

J. B. : Quel est le répondant depuis la présentation du site au Festival de Cannes ?

R. B. : Depuis, on a essentiellement communiqué avec les professionnels, les producteurs, les distributeurs pour récupérer leurs impressions. L’accueil est globalement très bon, parce qu’ils pensent que c’est une initiative qui va dans le bon sens, celui de la promotion d'un cinéma indépendant dont les budgets sont de l'ordre de 2 à 3 millions d'euros. On a également dans les cartons un budget de six millions mais sur lequel on intervient à hauteur d’un faible pourcentage. Nous ne sommes pas encore sur des blockbusters. Je pense que les professionnels  attendent vraiment de voir la réaction des Internautes.

J. B. : Donnez-nous des noms, parmi vos interloc
uteurs.

R. B. : Des réalisateurs ont très vite adhéré. On a David Moreau et Xavier Palud, les réalisateurs de Ils, qui vient de faire l’objet d’un remake aux USA, et qui ont immédiatement soutenu notre idée. Egalement Pitof (Vidocq et Cat Woman) qui a trouvé ça génial. Pour lui, c'est un vrai moyen « de rencontrer son public avant la sortie du film  ». Grégory Levasseur, (scénariste de Haute Tension et Mirrors) est aussi très enthousiaste. Olivier Megaton, qui a réaliséLe Transporteur 3 et la Sirène Rouge, y voit une véritable évolution dans le processus de production et de financement du cinéma. D’ailleurs, des interviews de ces réalisateurs et de Jean-Pierre Avice, producteur exécutif de Da Vinci Code, Mission Impossible, Ocean Twelve... sont d’ores et déjà en ligne.

E. B. : Parmi les producteurs, figure également Jérôme Vidal qui a produit El Dorado. Il a des projets qui comportent des gros castings. Selon lui, Motion Sponsor est la solution pour boucler un tour de table où se côtoient déjà les principaux acteurs du financement d'un film en France : un distributeur, des chaînes de télés... Motion Sponsor arrive justement au moment opportun pour que des tournages puissent être lancés.

Notre envie n’est pas de mettre en ligne quarante films sur le site mais trois, cinq, six, qui vont être sélectionnés et qu’on va défendre comme des producteurs. Mais on a également envie que les Internautes se comportent en tant que tel. Qu’ils ne se disent pas uniquement, j’ai mis 25-50 euros dans un film et puis je ne m’en occupe pas. Il  faut que les gens s’impliquent dans le processus. Comme nous. Nous, en priorité, on va chercher la qualité, pour motiver.

 
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