Audrey Galopin tient un stand dans la partie du Salon réservée aux professionnels. Historienne de formation, elle se consacre, comme consultante et documentaliste, à contribuer à la réalisation de films historiques. Elle nous parle de sa passion qui est devenue un métier au sein de son agence : Sherlock Doc.
Jacky Bornet : Comment une étudiante diplômée d’un DEA d’Histoire se retrouve avec un stand au Salon du cinéma ?
Audrey Galopin : C’est vrai que ce n’est pas banal. Cela vient de ma passion pour l’Histoire et pour le cinéma. Quand j’ai terminé mon cursus universitaire, je me suis demandée, pourquoi ne pas lier les deux ? Et c’est vrai que cela est venu naturellement de concilier les deux et d’essayer d’en faire un beau projet.
J. B. : Ce travail de documentaliste, de consultant est institué dans les métiers du cinéma ?
A. G. : Ce n’est pas répertorié comme tel. Il n’y a pas de documentalistes qui existent dans le barème des intermittents du spectacle. Donc il y a un énorme créneau à prendre. Il y a des conseillés historiques pour les films, il y a des conseillés techniques, mais il n’y a pas de documentalistes.
J. B. : Comment concevez-vous votre champ d’action au sein de la production comme Consultante historique pour le cinéma ? Pensez-vous vous limiter à l’aspect visuelle, ou à apporter vos compétences aux faits et contextes historiques ?
A. G : Je ne me limite absolument pas. C’est le but du service que je propose, de ratisser très large, d’apporter de la documentation tant visuelle, qu’iconographique, que des archives, que des documents audio, car parfois il y a certaines demandes d’extraits de discours, par exemple. Donc la palette est vraiment très large. Le but est de s’adapter à la demande qui m’est faite et cela peut être très divers sur tous les sujets possibles.
J. B. : Quels sont, à votre sens, les modèles de reconstitutions historiques au cinéma ?
A. G. : La dernière fois que je me suis fait cette réflexion en sortant d’un film - peut-être pas sur son ensemble -, c'était après avoir vu le Marie-Antoinette de Sofia Coppola qui, sur certains points, au niveau des costumes, m'a ébahi, ayant fait mon DEA sur Marie-Antoinette. Donc je suis allé voir le film avec pas mal de références sur le sujet. Également sur le plan des décors. Ils ont tourné à Versailles évidemment, mais il y a eu aussi des reconstitutions. C’est le dernier film en date qui me vient à l’esprit.
J. B. : Est-ce que vous concevez que votre travail est adapté au documentaire ?
A. G. : Oui bien sûr, mon travail ne se limite pas à la fiction, pas du tout. Ce sont justement certains projets documentaires qui sont les plus intéressants. La plupart du temps ce sont des projets vraiment fouillés, cela dépasse le simple cadre d’une fiction historique. Quand la réalisation d’une fiction fait appel à mes services, c’est vraiment pour s’assurer qu’il n’y ait pas de grosses « boulettes », mais généralement les recherches ne sont pas très, très poussées. Alors que sur un documentaire, la plupart du temps, il y a un vrai travail bibliographique, un vrai travail de fond, on ne se limite pas aux images et aux recherches iconographiques.
J. B. : Les films historiques sont une constante au cinéma depuis les origines et ont trouvé un regain d’intérêt depuis les années 80, tant en Europe, notamment en France, et aux Etats-Unis. Avez-vous constaté des différences d’approches et de résultats ?
A. G. : États-Unis mis à part, où ils ont encore pas mal de progrès à faire sur le plan de la reconstitution, le sofia Coppola mis à part - c’est une exception -, les Britanniques ont une grande tradition documentaire et de la recherche. Les films anglais sont vraiment fouillés jusqu’au moindre détail. La boucle de chaussure va être exactement celle qu’il y avait à l’époque. Il y a vraiment un vrai souci, un gros travail en amont qui manque chez nous. C'est également le cas en France pour les scénarios. Les recherches ne sont pas assez poussées, ce qui fait que le cadre historique passe à l’arrière plan, il n’est plus qu’une toile de fond. On n’en fait pas une matière première.
Est-ce une question de budget ? Il y a peut-être une question d’argent derrière tout ça. Je pense que les productions françaises ne mettent pas autant d’argent pour les décors, ou les costumes que les productions anglo-saxonnes. J’entends des décorateurs qui me disent, « je suis obligé de faire ça de bric et de broc ». Mais il y a un problème de fond au départ, je pense qu’ils s’y intéressent tout simplement moins. Pour eux, c’est plus le cadre général du film. Et s’il y a des petites erreurs ici ou là, ce n’est pas grave. Ils ne sont pas dans la même logique du tout. Ils n’accordent pas la même attention aux détails ; ils n’ont pas le même souci de véracité et de recherches tout simplement.
J. B. : Que pensez-vous du mélange des genres et des anachronismes volontaire comme l’utilisation d’une musique électrique dans le Marie-Antoinette de Sofia Coppola, ou comme Ken Russell dans certains décors des Diables sur l’affaire Urbain Grandier qui s’est déroulée sous Louis XIII ?
A. G. : Cela ne me dérange absolument pas. Je trouve au contraire, quand cela est revendiqué, que c’est un vrai choix, un vrai projet artistique de lier les deux ensemble, que c’est plutôt audacieux et souvent réussi. Donc, soit on reste dans la vérité, très cadré, et on ne sort pas des marges, on veut être au plus près des faits et dans ce cas là on fait quelque chose de très documenté. Mais si on part sur un projet avec des anachronismes et des contrastes, des allusions à une autre période, non cela ne me choque pas. Dans le film de Sofia Coppola, c’est une des grandes réussites du film. La musique électrique s’intègre très bien, c’est parfait, même le plan où on voit une paire de Converse dans la salle de bal m’amuse plutôt qu’autre chose.
J. B. : Est-ce qu’à vos yeux la reconstitution d’une époque récente, disons les années 70-80, et celle d’une époque plus ancienne, comme le Moyen Âge ou le Grand Siècle, supposent des approches différentes ?
A. G. : Oui, car on ne recherche pas le même type de documents. La plupart du temps, pour les époques récentes, on va chercher surtout des documents iconographiques, des images. Plus on va remonter dans le temps, plus on va faire confiance aux documents écrits, à des archives, aux textes des anciens. L’approche du document n’est pas la même. Après, tout dépend de la demande formulée. Je peux avoir un réalisateur, un décorateur, ou un costumier qui me demande « Je veux avoir des images des costumes du XIIe siècle ». Dans ce cas là, je lui trouverai les images. Mais même pour faire ce genre de recherches, je vais me référer à des textes où je vais trouver des descriptions de costumes de l’époque. Donc différence de nature de document, selon les époques.
Je serais tenté de dire que cela est plus facile de se documenter sur les époques récentes, ne serait ce qu’avec Internet. L’on trouve les choses très rapidement, même en bibliothèque. Mais plus l’on remonte dans le temps, plus les documents sont difficiles à trouver, parce que plus rares, difficiles d’accès. Pour moi, c’est plus intéressant de faire des recherches sur l’Antiquité ou sur le Moyen Âge, car il y a un vrai plaisir à avoir les documents entre les mains. Aller aux Archives et avoir entre les mains un document du XIIIe siècle : on a l’impression de plonger dans l'époque. C’est vrai que je n’aborde pas avec la même notion de plaisir les différentes recherches que je fais.
J. B. :Le cinéma a-t-il participé à votre passion pour l’Histoire ?
A. G. : Oui car je suis issue d’une famille de cinéphiles. Donc, étant déjà passionnée d’Histoire, mon grand-père m’ayant passé le virus, mais également celui du cinéma, j’ai vu très tôt des films historiques et c’est allé de paire. Je ne peux pas dire que c’est ma passion pour le cinéma qui m’a conduit vers un cursus historique, mais les deux sont bien mêlés.
J. B. : Depuis Gladiator de Ridley Scott, le péplum revient régulièrement sur les écrans, avez-vous une interprétation, comme historienne et cinéphile, de ce regain d’intérêt ?
A. G. Je ne saurai pas interpréter ce regain. Gladiator a évidemment relancé le genre. Je crois que l’on s’est aperçu que le péplum est très cinématographique, photogénique. A mes yeux, Gladiator, c’est du visuel, ce n’est pas un film historique, donc je pense que les cinéastes ont pris conscience du potentiel de grand spectacle qu’offre cette période, et c’est très dépaysant, très exotique. Mais je déplore qu’il n’y ait pas eu de péplum à intervalles plus réguliers, car c’est un genre que j’aime beaucoup. Cela peut toutefois tomber très rapidement dans le kitsch si c’est mal fait. C’est à double tranchant. Je pense au final qu’il y a souvent une telle pauvreté des scénarios - on voit toujours le même type de films -, qu’ils doivent se dire de temps en temps, retournons vers l’historique, histoire de changer un peu la donne.
J. B : Il y a-t-il une époque ou un fait historique que vous aimeriez en particulier voir porté à l’écran ?
A. G : Mon époque de prédilection est la Révolution. L’époque a été plutôt bien traitée, que cela soit en fictions télévisées ou au cinéma. J’ai fait mon DEA sur cette période. J’aime les moments de grands bouleversements politiques, sociaux, culturels, les périodes de grands changements. Je m’intéresse également beaucoup à la Saint-Barthélemy. C’est horrible, se sont des périodes très sanglantes, des périodes d’intenses bouleversements, mais j’en reste prioritairement à la Révolution française, période qui a été plutôt bien adaptée au cinéma.
Je me souviens notamment des deux films de Robert Enrico, Les Années lumière et Les Années terribles. J’ai vu cela avec mes yeux d’enfant à l’époque, mais ne serait ce que dans le casting, il ne pouvait pas y en avoir de meilleur. Les acteurs collaient aux personnages historiques. Et d’un point de vue pédagogique, c’était une vraie première approche. Si je le revoyais aujourd’hui j’y verrai sans doute des inexactitudes.
J. B. : Et le Danton de Wajda ?
A.G. : Oui, c’est très fort, mais pour moi, c’est plus un film psychologique qui repose sur la personnalité et la manière dont Danton approche les événements. Mais j’avais adoré. |
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