Yahima Torres - "Vénus noire"
© MK2 DiffusionEn 1817, à Paris, le zoologue et paléontologue Georges Cuvier présente devant une assemblée savante le moulage du corps, le cerveau et les parties génitales de Saartjie Baartman qui vient de mourir à l’âge de 26 ans.
Issue de l’ethnie hottentote, d’Afrique du sud, elle a la particularité d’avoir des fesses hypertrophiées, des lèvres vaginale protubérantes et un crâne « plus semblable à celle des singes », selon le savant français.
Sept ans plus tôt, elle a été emmenée en Angleterre par son maître boer, Caezar, qui l’exhibe à Londres dans les foires aux côtés d’autres phénomènes. Elle devient alors
La critique
Abdellaif Kechiche (L’Esquive, La graine et le mulet), réalisateur exigeant, tant dans ses sujets que leur traitement, s’attaque au difficile sujet des phénomènes de foire, doublé d’une reconstitution historique, en mettant à plat le destin tragique de Saatjie Bartman qui fut à son époque LA star de ce genre d’exhibition. L’on pense automatiquement à Elephant Man de David Lynch, sur John Merrick dans la seconde moitié du XIXe siècle. Mais l’histoire de Saatjie et l’approche de Kechiche sont totalement différentes, même si les deux cinéastes se rejoignent dans un même humanisme, bien que le cinéaste français conclut son film sur un constat plus sombre que le new-yorkais.
Moins esthétisant que Lynch, Kechiche filme au plus près ses personnages, privilégiant les corps au décor, parce que c’est le cœur de son sujet. Si le corps atypique de Saatjie est au centre de l’effervescence qu’elle provoquait, le regard que pose les autres, l’audience, sur elle, constitue le véritable sujet du film et interroge le spectateur jusqu’à le déranger. Kechiche crée le trouble autour de cette fascination que
Aussi, si Abdellaif Kechiche expose l’exploitation lucrative d’un être humain par d’autres jusqu’à le réduire à un objet, il questionne l’étrange équation qui s’instaure entre le regardé et le regardant. L’idéologie et la science du début du XIXe siècle ne considéraient pas les natifs africains comme des êtres humains à part entière et Caezar, comme Réaux, l’exhibent comme un animal sauvage. Leur mise en scène la dévoile dans une cage, puis tenue en laisse et soumise dans les positions les plus avilissantes, les spectateurs étant invités à la toucher, voire à la chevaucher. Cuvier l’exhibera aussi devant la gent savante et la mesurera sous toutes les coutures, pour en faire une sorte de chaînon manquant, entre le singe et l’homme.
Exhibée de son vivant, Saatjie le sera après sa mort sous la forme d’un moulage de son corps. Disséquée, entièrement vidée de ses organes, ses parties intimes et son cerveau seront exposés dans des bocaux de formol, d’abord au Muséum d’histoire naturelle, puis au Musée de l’homme, à Paris, jusqu’en 1994. Il faudra une loi votée au Parlement en 2002 pour que ses restes soient renvoyés et inhumés en Afrique du Sud la même année, dans sa patrie d’origine.
Faute de moyens financiers suffisants, Kechiche a dû soustraire de son film nombre de scènes de rues et d’ambiance destinées à transcrire l’atmosphère de ce début du XIXe siècle. Mais il en tire avantage en resserrant ses plans sur l’humain, en privilégiant les gros plans sur les visages, au plus proche du drame, sinon du tragique. Nous sommes loin d’un simple substitut, mais assistons à un véritable parti pris de mise en scène.
Le spectacle est également au centre du récit. Kechiche montre les exhibitions de
En effet, en interdisant les exhibitions des phénomènes de foire à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, nombre de ces personnes « à part » s’en plaignirent, avançant la perte de leur statut de professionnels du spectacle, leur notoriété pour certains, et leur possibilité de voyager. Ils se retrouvèrent à la solde des institutions et enfermés dans des instituts, donc assistés à cent pour cent, et sans contact aucun avec l’extérieur. Sans amoindrir les souffrances et les mauvais traitements que beaucoup subir, leur destin, décidé par d’autres, n’en fut pas pour autant plus rose pour un bon nombre d’entre eux.
Avec Vénus noire, Abdellatif Kechiche réalise une oeuvre poignante et profonde à plus d’un titre. Son actrice, Yahima Torrès, y exécute une performance non moins remarquable autant que difficile, relevée de main de maître. Ceux qui l’entourent, notamment Olivier Gourmet (Réaux), André Jacobs (Caezar) et François Marthouret, qui campe un Cuvier à la perfection, sont excellents, sans parler des figurants aux trognes impressionnantes.
Les films français sur des sujets aussi puissants et aux ramifications multiples et profondes sont rares. Vénus noire nous hante bien après la projection, Kechiche parvenant à créer l’alchimie entre l’émotion et l’intelligence, sans complaisance aucune, traitant tant de l’humain que de ses pulsions inhumaines. L’on en ressort chaviré, dérangé, perturbé, néanmoins éblouis.


